Roman de Niry Ravoninahidraibe : « Beautés insulaires » ou ode à Madagascar

Roman de Niry Ravoninahidraibe : « Beautés insulaires » ou ode à Madagascar

www.noocultures.info –  Se révéler à soi-même est indispensable et efficace à tout projet de se révéler aux autres. Le projet littéraire de la journaliste culturelle malgache Niry Ravoninahidraibe, à travers le roman Beautés insulaires, semble s’inscrire dans une pareille logique. Elle le fait porter par Aina (narratrice personnage) et ses collègues artistes plasticiens qui nourrissent la grande envie de se réapproprier les fondements socio-historiques ainsi que les valeurs de Madagascar afin de révéler cette île au grand jour et sous ses formes dénuées de préjugés et de clichés. Publié chez Le Lys Bleu Éditions à Paris, Beautés insulaires s’étend sur 233 pages en quatre grands chapitres.

Aina, une jeune femme dont le fort caractère se révèle très tôt au lecteur, est assez versatile aussi bien dans ses émotions que dans l’espace. En quête de tranquillité d’esprit, de nouvel air, elle quitte sa ville de résidence, la capitale Antananarivo. D’abord elle s’installe dans une première ville où elle se fait des amis qui font partie de son quotidien. Elle prend ainsi ses habitudes, rencontre aussi un compagnon dans cette ville balnéaire (Majunga). Mais du jour au lendemain, elle décide de retourner à Antananarivo parce que ses amis ont eu d’autres projets de vie qui les ont emmenés hors de Majunga. Elle retrouve Menah une promotionnaire avec qui elle a fait l’école d’art. Menah lui fait rencontrer un cercle de plasticiens des plus réputés du pays. Ils nourrissent le projet de révéler Madagascar à travers une série d’expositions hors du commun. Aina s’embarque dans l’aventure avec eux.

Le déplacement : un prétexte de description

Le mouvement est omniprésent dans l’œuvre et, Aina, la narratrice personnage, l’incarne bien. Partir pour mieux se sentir. Le ton est donné, dès l’incipit du roman. « Qu’est-ce que l’envie de fuir si ce n’est une irrépressible envie de vivre ? Refuser sa réalité, accepter cette sensation, cette envie de partir à la recherche d’on ne sait quoi, de liberté, de paix, tout cela en même temps, d’un endroit probablement, un lieu où l’on se sentira mieux. » (p-7). Tels des propos liminaires qui justifient l’instabilité à venir, ces premières phrases de l’œuvre plantent si bien le décor. La narration s’ouvre sur Majunga pour finir à Antananarivo mais il y a eu entre temps des aller-retours d’Aina qui sont décidés d’une minute à l’autre sur un coup de tête. Majunga – Antananarivo, Antananarivo – Tamatave, Tamatave- Antananarivo. De la chaleur et l’atmosphère de détente de Majunga aux fourmillements des rues d’Antananarivo, passant par le calme de Tamatave, on peut se délecter de l’ambiance de chacun de ces endroits comme si l’on y était, à la faveur de régulières descriptions. L’écrivaine Niry a habilement prêté son talent de journaliste à sa narratrice personnage qui y est allée avec doigté.

Les lieux ne sont pas les seuls à être décrits mais les humains aussi. Dès lors, on touche du doigt le projet de présenter Madagascar en entier. Les traits de visage, les manières d’être et de penser, etc., tout y passe afin que la grande île soit cernée. Ceci est renforcé par la qualité d’artiste-peintre d’Aina.  «Les visages en disent davantage sur le monde comparé aux paysages, à la mer, aux arbres, aux maisons, quelle que soit l’époque à laquelle elles appartiennent. Je veux faire le portrait de ces personnes qui semblent être en mesure de porter le monde sur leurs épaules » (p-160).

Ce roman évoque la diversité à Madagascar, diversité ethnique, diversité sociale, diversité des couleurs de peau, etc. Une diversité qui entraîne hélas un clivage, des rejets voire des discriminations qui sont dénoncés dans ces lignes. Être malgache aujourd’hui soumettrait-il à un questionnement continu sur qui l’on est, est-on différent ? pourquoi et en quoi le parait-on ? La question se pose plus clairement à la page 48 où l’auteure semble trouver la panacée. « Quel regard porter sur les autres ? Faut-il davantage penser à ce qui les rend différents, à la couleur de leurs peaux, à la spécificité de leurs cultures, ou bien faut-il se contenter du fait que puisque nos ancêtres lointains étaient les mêmes, nous sommes tous pareils ?…Mais peu importe d’où proviennent nos parents : nous sommes tous malgaches ».

Le sujet de l’acceptation de l’autre, du vivre-ensemble, étant d’actualité avec les manifestations anti-racistes remises au goût du jour, il trouve ainsi écho dans ce roman. Si entre soi du même pays, du même peuple on se rejette au motif d’une quelconque différence, que peut-on être à même d’espérer des autres qui sont d’une autre race ?

Comme une métaphore de l’Afrique…

La force de caractère d’Aina n’a d’égale que sa faiblesse. Elle se vêt d’une carapace afin de se protéger de détresses émotionnelles et chagrins d’amour. L’étude de la psychologie que cette narratrice personnage donne à faire sur elle permet d’observer qu’elle a en permanence besoin d’attention et aime avoir le contrôle dans les situations de relations amoureuses. Elle est sensible à l’environnement et aux gens qu’elle rencontre au point de les peindre dans un carnet à elle offert par son père. Ce trop-plein d’informations qu’elle accumule, ses peurs vis-à-vis des hommes qu’elle rumine et confie au lecteur, etc., peuvent converger vers une instabilité émotionnelle.

Aina fait se rappeler Saniath dans le roman Errance chenille de mon cœur de l’écrivain béninois Daté Atavito Barnabé-Akayi. Saniath une jeune fille qui du collège à l’université enchaîne plusieurs relations amoureuses et fait montre d’une logorrhée proportionnelle à ses frasques et ressentis. Elle tenait un journal sur recommandation de son bien aimé enseignant, tout comme Aina tient un carnet où elle peint des visages, des regards, etc., tout comme Toundi le personnage de Ferdinand Oyono dans Une vie de boy tenait un journal pour noter tout ce qu’il vit et rencontre. Si Saniath tombait souvent amoureuse, Aina elle semble faire la part des choses et garder la tête sur les épaules en profitant juste des instants de plaisir. Le personnage de Niry est plus âgé que celui de Daté et manifeste plus de maturité, et pendant que la plume du Béninois est plutôt osée, celle de la Malgache est surtout pudique. Pas trop de détails des scènes érotiques.

Le réalisme est saisissant dans l’écriture de Niry Ravoninahidraibe à travers Beautés insulaires. Un réalisme soutenu par la couleur locale qu’évoquent les référents spatiaux avec la description des rues, quartiers et villes de Madagascar, ainsi que l’emploi régulier d’expressions et proverbes malgaches. Une démarche qui traduit l’affirmation de soi, renforçant la volonté soupçonnée de valoriser la beauté de Madagascar.

Le lecteur s’attend tout au moins au vernissage et exposition d’Aina avant la fin, à défaut de voir progresser ou non les amours refoulés de la narratrice mais en vain. Le goût d’inachevé que procure cette narration linéaire peut ne pas être mis sur le compte des perles de début en écriture romanesque mais être interprété comme la marche à tâtons et en même temps essoufflée de l’Afrique vers le développement.

Eric AZANNEY (Bénin) ©www.noocultures.info
Article paru dans le N°2 du Magazine NO’OCULTURES (Novembre 2020). Télécharger

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