Résilience face à la covid-19 : attention, "le numérique ne doit pas être perçu comme LA solution", prévient Fatma Chérif

Résilience face à la covid-19 : attention, "le numérique ne doit pas être perçu comme LA solution", prévient Fatma Chérif

www.noocultures.info – C’est l’un des premiers festivals en Afrique à annoncer une session digitale de son édition 2020. Alors que la majorité des festivals et événements culturels nécessitant des regroupements ont été reportés ou annulés afin de respecter les consignes officielles pour limiter la propagation de la pandémie de la covid-19, en Tunisie, le festival Gabes Cinema Fen a tenu sa 2e édition, en ligne. Une première expérience qui a été mise en place à la dernière minute par une équipe qui ne voulait simplement pas “baisser les bras”. Comment organiser et réussir un festival de cinéma en ligne ? Quelles stratégies mettre en place pour mobiliser le public ? Qu’en est-il des droits d’auteurs ? La rédaction de Noocultures.info s’est entretenue avec la directrice du festival, Fatma Chérif au sujet de cette expérience.

www.noocultures.info : Alors que la majorité des festivals et événements culturels nécessitant des regroupements sont reportés ou annulés afin de limiter la propagation de la pandémie de la covid19, vous avez décidé de maintenir la 2è édition du festival Gabès Cinéma Fen, et d’en faire une édition digitale. Par nécessité ou par opportunisme ?

Fatma Chérif : Je ne saurais pas dire si c’est par nécessité ou opportunisme mais je peux dire comment nous avons vécu les choses. Nous étions en pleine préparation de la 2éme édition du festival et la décision du confinement est arrivée 3 semaines avant le démarrage. C’était très frustrant pour toute l’équipe de tout arrêter d’un coup en pleine effervescence, d’abandonner tout ce que nous avons mis en place, de voir le projet que nous portons ensemble, s’évaporer. Ce sentiment partagé entre nous a fait que l’annulation n’était pas une option et reporter n’était pas envisageable non plus, parce que nous allons nous retrouver avec beaucoup d’autres festivals du monde arabe qui se font en automne.

La réflexion s’est donc portée très rapidement sur comment continuer le festival, maintenir nos dates tout en respectant les consignes sanitaires et l’idée d’une édition en ligne a très vite été proposée par différents membres de l’équipe.

Est-ce que Digitaliser votre festival a-t-il été facile ? 

Pour que le festival puisse se convertir, du présentiel au virtuel, il a fallu s’assurer de 3 choses.

D’abord, renégocier avec les distributeurs, producteurs, les ayants droits des films, pour transformer nos accords des droits de projection en salle vers le streaming.  Nous avons pu maintenir 40 films sur les 60 prévus de notre programmation initiale. Pour les longs-métrages documentaires ainsi que tous les courts-métrages, c’était très simple. Pour les longs-métrages de fiction, c’était plus compliqué, nous étions confrontés à une réalité de marché. Pour certains films, les droits VOD étaient déjà vendues à des plateformes telles que Orange ; pour d’autres, les films n’étaient pas encore sortis en salle. Sachant que pour laisser le plus de chance à la carrière du film en salle, la diffusion télé ainsi que la VOD se font après, de plus pour la VOD il faut prendre en compte le risque de piratage.

Deuxième contrainte, la technologie pour assurer les bonnes conditions de diffusion des films. Très vite, notre choix s’est porté sur la plateforme Artify, qui est la seule plateforme VOD de cinéma en Tunisie. Il nous a semblé cohérent et important de s’associer à un jeune projet comme nous et de tenter l’aventure ensemble. Ça correspond parfaitement à notre vision qui consiste à vouloir initier des projets en croyant aux compétences jeunes et locales.

Enfin, il fallait restructurer l’équipe. Le passage au digital a fait que beaucoup de postes ont disparu. Ce qui nous importait, c’était de garder toutes l’équipe et de trouver à chacun et chacune de nouvelles taches.

La forme digitale du festival a nécessité un travail de communication beaucoup plus important et différents : le public s’étant élargie à toute la Tunisie et non plus seulement à la ville de Gabès. Du coup, les responsables hospitalité, salles, bénévoles, etc ont basculé vers la communication et le travail a été partagé par secteur et par ville.

Pour ne pas perdre de vue notre public à Gabès qui est notre première priorité, nous avons travaillé avec un tissu d’associations du secteur de la culture ainsi que les étudiants.

Nous avons fait appel à environ 350 associations qui nous ont aidé à faire circuler l’information et à la rendre accessible : expliquer comment accéder aux films sur la plateforme. Grâce à cette grande capacité d’adaptation des membres de l’équipe et grâce aux associations, nous avons atteint plus de 10 000 spectateurs.

Quelles leçons tirez-vous de cette expérience ?

La grande leçon que je tire de cette expérience et je pense que nous sommes nombreux et nombreuses dans l’équipe à le penser, c’est qu’il ne faut pas avoir peur de tenter des choses que nous ne connaissons pas, que l’expériences est plus importante que tout à mon point de vue. Et j’avoue que c’est les plus jeunes d’entre nous qui ont le plus poussé à le faire. Et que le bon début c’est d’y croire.

Le jour où nous avons appris l’annulation des manifestations culturelles par le gouvernement, nous étions toutes et tous abattus(es), vidés (es). Il a suffi de se dire que nous n’avions pas envie d’arrêter pour que les choses s’enchaînent très rapidement.

L’autre leçon, c’est l’importance de la solidarité. Cette expérience du festival en ligne a été une très belle aventure humaine de solidarité entre nous. Pour nous toutes et tous, c’était quelque chose de complètement nouveau. Nous avons appris en faisant, ce qui fait que nous avions rencontré pas mal de problèmes et nous sommes passés par différentes crises et la solidarité nous a permis de nous en sortir. Face aux problèmes rencontrés, nous avons été une source de soutien les uns pour les autres.

 La digitalisation serait-elle une solution à long termes pour votre festival ?

La digitalisation peut être un élément parmi d’autres de notre festival mais aucunement notre nouvelle manière d’être.

Gabès Cinéma Fen, dès sa première édition a fait le choix de travailler pour être un lieu de réflexion autour des cinémas du monde arabe et de toute la région du sud parce que nos problématiques sont similaires. Pour réfléchir et construire ensemble, la rencontre, le lien et  les affinités sont plus que nécessaires, c’est vital. Nous tenons aussi à ce que les spectateurs de Gabès rencontrent les réalisatrices et réalisateurs des films projetés, là aussi la rencontre est d’une importance capitale.

Je partage la définition du réalisateur Franco-sénégalais, Alain Gomis, pour qui « le cinéma est un territoire de rencontre avec soi d’abord et des autres ensuite ». Nous rencontrons l’autre dans le film à travers l’histoire et les personnages mais nous rencontrons aussi l’autre dans la salle, en échangeant nos impressions sur les film. Le virtuel réduit les possibilités de rencontre, le présentiel nous donne accès aux films, aux réalisateurs et réalisatrices, aux spectateurs assis à côté, aux personnes devant la salle…

Il est également important de noter, que voir un film en salle a une magie qui lui est propre, grâce à l’immersion que nous pouvons avoir à travers le son et l’image. Sur notre ordinateur nous passons à côté de plusieurs films parce que nous n’avons pas la même disponibilité et parce que la perception de l’esthétique et du langage de certains films ne se prête qu’à la salle.

Le numérique a été assez sollicité en cette période pour que l’accès à la culture ne s’arrête. Dans le secteur du cinéma, est-ce une option viable ?

Le numérique ne doit pas être perçu comme LA SOLUTION ou LE MOYEN. C’est un support parmi d’autres, qui s’ajoute à ce qui existe. Quand la télé est arrivée, Nous avons dit que les salles de cinéma allaient disparaître, elles n’ont pas disparu. Dans les pays où la volonté politique est de maintenir les salles de cinéma, celles-ci font aujourd’hui leurs meilleurs chiffres malgré la télé, la VOD et les différentes plateformes dans le monde.  Aller au cinéma est une sortie, un lieu de rencontre pour les jeunes et moins jeunes, ça ne peut pas être comparable au fait de regarder un film sur son ordinateur.

Tous ces supports peuvent coexister. Le danger c’est que le numérique ne doit pas remplacer le tout existant. C’est une politique globale qui n’est pas seulement liée au cinéma ou à la culture, mais qui touche tous les secteurs et même notre rapport au monde. S’il y a une volonté d’aller vers la révolution digitale, c’est toute une nouvelle économie qui se mettra en place, et qui aura un impact similaire à celui de la révolution industrielle, ou le seul choix qui s’est présenté aux artisans était celui de devenir ouvrier et d’intégrer l’usine, ils ont perdu leurs indépendances et surtout leurs libertés. Pour la révolution digitale, ça sera à mon avis pareil, un nouveau système économique qui nous imposera notre nouvelle manière d’être et où notre liberté sera encore plus contrôlée. La corona ne fait que faciliter la mise en place de cette nouvelle forme économique.

Pour en revenir à votre festival, comment comptez-vous l’imposer dans un environnement où sont légions des festivals de cinéma ? Qu’est ce qui fait la particularité du festival Gabès Cinéma Fen ?

Justement nous souhaitons que les paradigmes changent. Nous ne voulons pas rentrer dans cette course pour nous imposer, nous voulons tout simplement être, nous voulons mettre en avant nos idées et ceux en quoi nous croyons. Gabès Cinéma Fen est un festival des arts de l’image. Aujourd’hui, les frontières entre les arts vidéo, le cinéma avec toutes ses formes de la fiction à l’expérimental, les différentes nouvelles technologies, sont obsolètes, d’où notre intérêt pour toutes les expressions artistiques par l’image.

Nous travaillons pour notre public, celui de la ville de Gabès et plus largement la région du sud tunisien.

L’image est un outil constitutif de nos personnalités. Quand un jeune arabe grandit avec la peur d’être perçu comme terroriste, c’est parce que des images et des représentations ont fait leurs chemins et ont étés diffusés très largement dans le monde pour devenir des images qui nous collent à la peau. Avec  Gabès Cinéma Fen, nous voulons montrer d’autres images, qui nous donnent la possibilité de nous construire autrement sans nier les problématiques de nos sociétés et sans vouloir masquer quoi que ce soit, juste une diversité d’images et de points de vue qui ne soient pas réducteurs.

Justement, cela se ressent sur votre programmation. Et vous revendiquez très souvent une certaine liberté du festival. Dans une récente interview, vous affirmez d’ailleurs que le festival a « une vraie ligne éditoriale », contrairement aux autres. N’est-ce pas un peu trop prétentieux alors que vous venez juste de démarrer ?

Si ça a été perçu comme prétentieux, ce n’est pas notre volonté, bien au contraire. Nous sommes conscients que nous ne sommes qu’au tout début du chemin et nous voulons prendre le temps de nous construire, surement et sereinement. Je prendrai l’exemple du volet formation. Pour celles et ceux qui ont une expérience dans le milieu, ils et elles ont une double mission, celle de remplir leurs tâches et celle de former une personne qui démarre dans le secteur pour qu’elle soit apte par la suite à remplir par elle-même cette même tache. Structurer le festival et avoir une équipe permanente est parmi nos premiers objectifs.

Concernant la ligne éditoriale, ce que nous revendiquons, c’est la liberté de choix. Nous sommes en dehors de la course aux premières Mena, ou africaines ou autre.

Si le festival se déroule au mois d’avril, ce n’est pas un hasard. C’est la fin de la saison cinématographique. Le festival de Cannes annonce le début, les films de la région aussi bien arabes qu’africains, commencent par les festivals classes A qui exigent les premières mondiales : Cannes, Venise, Berlin puis le tour se poursuit avec Locarno, San Sébastien, Toronto… et puis les festivals qui se font concurrence dans le monde arabe : les Journées Cinématographiques de Carthage, le festival du Caire, le festival d’El Gouna, le festival de Marrakech.

Nous arrivons en dernier et du coup on choisit en fonction de nos coups de cœur, c’est là où se situe notre liberté. Si nous devons définir notre ligne éditoriale, je dirais que le premier critère de sélection est lié à la démarche artistique, à la particularité de la proposition de l’auteur(e). Nous choisissions les films quelle que soit leur forme, des plus expérimentaux aux plus classiques et ce qui importe ce n’est pas le sujet mais la subtilité de son traitement. Les films et les œuvres qui nous plaisent, c’est ceux qui arrivent à parler d’eux-mêmes par eux-mêmes et non à dire ce qu’on attend d’eux. Nous voulons sortir du cahier de charges projeté sur nous ; nos choix se font dans ce sens.

Si le festival se positionne ainsi, peut-on dire que c’est une sorte de continuité de votre propre engagement en tant que réalisatrice ?

Je pense que le positionnement du festival vient du positionnement de l’équipe artistique, Ikbal Zalila, Rabeb M’barki, le directeur artistique Sami Tlili ainsi que l’équipe art vidéo Fatma Kilani, Malek Gnaoui et l’équipe de la réalité virtuelle porté par Zied Meddeb Hamrouni. Chacun et chacune de nous est lié au travail artistique, soit en tant qu’artiste, ou en tant que réalisteur/trice, ou en tant que critique/chercheur et effectivement, ce sont les questions qui animent nos échanges qui parfois sont très passionnés.

Concernant mon travail en tant que réalisatrice, oui bien sûr que c’est lié à mes préoccupations dans le festival. Mon travail consiste à raconter nos histoires par nous-mêmes et non tel que les autres les racontent et ça a un lien avec l’Histoire avec un grand H. Jusqu’à aujourd’hui, notre rapport à notre histoire est falsifié. Je prends l’exemple de la Tunisie, c’est une histoire racontée par les colonisateurs puis par les dictatures et aujourd’hui, on se dispute quelle histoire nous devons raconter selon nos appartenances politiques. L’histoire n’est-elle pas une multiplicité de points de vue que les artistes racontent aussi chacun/chacune à sa manière ?

Ce regard que vous portez sur le cinéma tunisien tient-il également pour l’industrie cinématographique du MENA (Middle-East And North Africa, ndlr) ?

Je pense que c’est un cinéma qui regarde beaucoup vers le nord, sans prendre le temps de se regarder lui-même et de regarder autour de lui. Alors que nous pouvons être inventifs et réfléchir nos paradigmes, selon les temps et les lieux dans lesquelles nous vivons.

Felwine Sarr dans son interview « vers l’Afrotopia » dit : «il arrive qu’à un moment donné dans un espace donné, dans un temps donné, une des réponses aux défis qui se pose au groupe, en Europe occidentale a été apporté par ce qu’on a appelé le développement économique et sociale, mais le développement est une modalité de réponse, ce n’ai pas la réponse, il y a des aspects intéressants mais de là à s’ériger  en réponse universelle valable en tout temps et en tout lieu… ça relève de l’hégémonie »

La crise du Covid-19 va peut-être nous imposer de sortir de la dépendance. L’Europe vit elle-même la crise, les financements vers les pays du sud vont certainement se réduire. Nous allons enfin être livrer à nous-mêmes et faire face à nos propres défis.

Je n’ai pas de modèles à conseiller ou à suivre pour les industries cinématographiques de la région, mais je suis très enthousiaste à l’idée d’être inventif et créatif ensemble autour d’un nouveau mode de fonctionnement qui ne soit pas juste une reproduction d’un système d’autres lieux et d’autres temps, ils peuvent être inspirant certes mais pas forcément applicable à l’identique. Et Gabès Cinéma Fen s’offre d’être parmi les lieux de cette réflexion.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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