Mouna N’Diaye, actrice et comédienne : «Les artistes ne sont pas écoutés »

Mouna N’Diaye, actrice et comédienne : «Les artistes ne sont pas écoutés »

www.noocultures.info – C’est dans les locaux de notre rédaction à Ouagadougou que l’actrice et comédienne de renommée internationale, Mouna N’Diaye, s’est prêtée à nos questions sur son actualité professionnelle mais aussi sur les récents événements politiques ayant secoué le Burkina Faso. Et pour celle qui présente également depuis quelques temps une émission culturelle sur une chaîne privée, les artistes ont leur rôle à jouer pour l’équilibre sociale.

 

www.noocultures.info : En 2014, les artistes étaient au-devant de la scène pendant l’insurrection populaire. Huit (8) ans plus tard, le 25 janvier 2022, nous sommes au lendemain du renversement par des militaires de l’ex-président Rock Marc Christian Kaboré. Quel peut être le rôle de des artistes dans une pareille situation ?

Mouna N’diaye : Au-delà d’être simplement artiste, je pense que les artistes, quels qu’ils soient sont des visionnaires. Par exemple, quand on prend des chansons du célèbre chanteur Alpha Blondy qui  interpellait les uns et les autres sur la situation générale des pays africains. Il y a des messages mais qui ne sont jamais écoutés. Après le putsch, j’ai passé ma journée à fredonner la chanson « Mon pays va mal » de Tiken Jah Fakoly. Cette chanson est très connue, mais à l’époque, personne ne pensait que ça pouvait arriver. Il disait, sans être entendu, que les forces de l’ordre étaient mal payées et mal considérées, et qu’elles travaillent dans des conditions difficiles. En général, tout ce qui se passe en Afrique est dû au fait que les artistes ne sont pas écoutés. Même si on pense que ce sont des idéalistes, il y a des choses qu’ils voient, des solutions qu’ils peuvent proposer ; malheureusement, ils ne sont pas assez considérés dans l’univers des prises de décisions politiques. Ce qui se passe actuellement au Burkina Faso, cela s’est passé au Mali, en Guinée ; évidemment les conditions sont complètement différentes, le seul point commun, ce sont les corps habillés qui prennent le pouvoir. Moi personnellement, même si ma voix n’est pas entendue, je suis contre la prise de pouvoir par la force et par les armes ; il y a d’autres pays que ce soit en Europe ou aux États-Unis où les gens ne soient pas d’accord avec le pouvoir en place, mais il n’y a pas du tout de prise de pouvoir ou de renversement par les armes et on devrait en tirer des leçons.

Il est question d’armes, de guerre dans le film “Le chant des fusils” de Jean Eliot Ilboudo projeté en salles depuis le 17 janvier dernier et dans lequel vous évoluez. Pourquoi avez-vous accepté ce rôle ?

En général, j’accepte un rôle que lorsque j’ai lu le scénario ; ce n’est pas simplement pour le rôle en lui-même, mais aussi pour l’ensemble des propos, de ce qui est dit dans le texte, le propos du réalisateur et aussi les partenaires avec qui je joue. C’est d’abord le sujet qui m’intéresse, ensuite le personnage et c’est alors que j’accepte de partager l’écran ou la réalisation d’un film.

Mais est-ce un film de lobby dans le contexte burkinabè marqué par les attaques armées avec son lot de déplacés ?

Oui et non. Je pense qu’au-delà d’informer les gens, de faire réagir les personnes, le cinéma reste quand même un outil aussi de « propagande », mais de bonne propagande. C’est vrai que c’est une thématique qui touche le Burkina, parce que c’est ce que nous vivons actuellement, mais ça touche toute l’Afrique, et même le monde entier. Notre rôle en tant que acteurs de la culture, c’est de témoigner de ça et de le dénoncer avec les moyens, les armes que nous avons, et ce sont les images, en occurrence pour nous les gens du cinéma. Notre devoir au-delà d’être acteur de cinéma de théâtre, ou peintre, c’est de témoigner, de dénoncer des situations dramatiques qui se passent dans nos pays.

Un autre film dans lequel vous évoluez et dont la sortie est prévue pour le 16 février prochain, c’est “Annatto” réalisée par la Marocaine Fatima BOUBAKDY. Il y est question de la femme. C’est aussi un sujet important pour vous ?

Chaque fois que je donne des interviews, quand je vais dans des festivals, j’interpelle toujours les autres producteurs et réalisateurs surtout ceux de l’Afrique du Nord : il faut qu’on arrive à faire des films africains. Si on veut se battre à l’international, entrer dans ce que tout le monde appelle la mondialisation, il faut qu’on arrive ensemble sur le continent à faire des films entre nous africains.

Quand Fatima BOUBAKDY, que j’ai rencontré à un festival au Maroc m’a dit qu’elle voulait que je joue dans son film, j’ai accepté avec plaisir sans avoir lu le scénario. Ensuite je l’ai lu, j’ai compris l’histoire, et c’était une partie de l’histoire africaine qu’on ne connaît pas énormément, je l’ai trouvé très intéressante, en plus réalisé par une femme. C’est une bonne idée de parler de cette histoire du continent africain qu’on ne connaît pas. On cesse de parler de guerre, d’esclavage, de femme maltraitée et tout, mais cette partie de mélange, de rencontres, de cultures, on n’en parle pas beaucoup.

Le personnage que je joue était un défi pour moi à relever, surtout que j’adore jouer des personnages qui ne me ressemblent pas du tout. C’était intéressant de savoir qu’il a existé des histoires de métissage avec le commerce. Des commerçants qui partaient et qui revenaient, qui restaient très longtemps et épousaient des femmes sur place, mais qui ne pouvaient pas repartir avec elle. Il y a en effet toute une génération d’enfants métissés, dont on ne parle pas et qui doivent vivre avec cette double voire triple cultures.

Malheureusement, Annato n’a pu être sélectionné au Fespaco 2021, certainement au regard du décalage, mais le film a obtenu l’Ecran d’Or aux Ecrans Noirs 2021 du Cameroun.

Mouna N’diaye répondant aux questions de la rédaction de Noocultures © Noocultures

Autres sujets qui vous intéressent, c’est la promotion socio-économique sanitaire et culturelle des enfants et les personnes ayant une déficience mentale légère ou souffrant de trouble de comportement. Et vous y dédier votre association dénommée « Maymoundi ».  Quelles sont les avancées de l’association dans ses zones d’intervention ?

Déjà le handicap, c’est quelque chose qui est difficilement compréhensible et acceptable en Afrique. Ce que je trouve vraiment dommage. Dans les mentalités africaines, malheureusement quand un enfant naît avec un handicap, c’est toute suite la faute de quelqu’un et en occurrence, ce sont les mamans qui sont accusées. La seconde chose est que ces personnes sont déconsidérées, donc ne sont pas prises en compte dans les décisions au sein de la famille.

La personne trisomique ou autiste est mise à l’écart, même si elle ne peut pas répondre, on peut l’intégrer dans le cercle de décision, mais on ne le fait pas. Ce sont des personnes complètement marginalisées. J’ai eu la chance de voir ce qui se passe à l’étranger, donc j’ai essayé de monter cette association plus particulièrement pour venir en soutien aux familles qui ont des enfants trisomiques ou autistes. J’avoue qu’à force de me battre, moi-même du coup j’en deviens presque handicapée ; les gens me regardent et demandent pourquoi tu t’intéresses à des gens qui sont inutiles pour la société !

Toutes les portes vers lesquelles je me dirige pour avoir des fonds pour mettre en place un centre occupationnel où ces enfants pourront faire de la peinture, de la danse, de la musique, du théâtre, sont difficiles à ouvrir. Alors que je pense qu’il suffit de les occuper, de leur trouver un centre d’intérêt pour qu’ils puissent intégrer une école, voir même former des assistants de vie qui puissent les accompagner dans les écoles inclusives. Le combat est très rude.

Ce que j’ai réussi à faire jusqu’à présent, c’est ce que tous les ans, j’organise une journée porte ouverte le 10 octobre à l’occasion de la journée mondiale de la santé mentale, avec des parents qui ont des enfants autistes ou trisomiques, avec des médecins, comme le docteur Karfo, et des psychologues. L’idée c’est de dire qu’il y a des personnes qui peuvent les aider, les orienter, les accueillir dans des écoles inclusives qui existent à Ouaga parce qu’ils ne sont pas acceptés dans toutes les écoles.

Une autre casquette de Mouna N’diaye, c’est l’animatrice télé. Comment se porte le programme Culture’Ailes ?

L’émission se porte bien. C’est un hasard que je sois devenue une animatrice. Pour moi être animatrice, c’est comme interpréter un rôle, donc ça m’amuse et il se trouve que par la force des choses, je connais quand même certaines personnes dans le milieu culturel, c’est plus facile de les aborder. Je ne pose pas les questions comme une journaliste. L’émission pourrait se porter mieux, mais elle se porte bien.

Qu’est-ce qui fera l’actualité de la comédienne, réalisatrice et présentatrice que vous êtes dans les prochains mois ?

C’est vrai que depuis 2020, la pandémie a fait que tout s’est arrêté et tout a été reporté. Et là on vient de finir des représentations de Terre Ceinte, une pièce de théâtre montée par Aristide Tarnagda du roman Mohammed Mbougar Sarr, qui a eu le Prix Goncourt avec son dernier roman. Il y a une tournée qui est prévue en 2023, si tout se passe bien. Je suis également sur plusieurs fronts notamment trois séries en vue qui seront tournée ici (au Burkina Faso, ndlr), en Côte d’Ivoire et Sénégal. Il y a aussi la suite de Wara, et d’une autre série dont en ce moment je suis en train de lire des scénarios.  Et j’en ai une vingtaine à lire.

Propos recueillis par la rédaction.

Retranscription : Nadège Nikiema (Stagiaire)

Relecture : Dzifa Amée Atifufu

©www.noocultures.info / janvier 2022

 

 

 

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