Mariem Guellouz : par ces temps de crise, "sauver la danse est une question de dignité"

Mariem Guellouz : par ces temps de crise, "sauver la danse est une question de dignité"

www.noocultures.info – Cette année devait avoir lieu la troisième édition des Journées Chorégraphiques de Carthage du 12 au 19 juin 2020 mais tous les événements culturels et artistiques sont reportés à cause de la maladie à coronavirus. Nous sommes, avec toute l’équipe du festival, attristés par ce report mais il nous semble que c’est la décision la plus adéquate. Il est aujourd’hui nécessaire d’agir avec précaution et d’être attentifs à ne pas mettre en danger les artistes, les spectateurs, et tout le personnel du festival. Reporter ou annuler des événements artistiques qui ont nécessité un travail acharné et beaucoup d’efforts depuis des mois est toujours triste et il est difficile de devoir annoncer à des artistes qu’ils ne travailleront pas. Mais l’art et la culture sont aussi articulés à des engagements sociaux et citoyens.

La pandémie a touché tous les secteurs culturels et toutes les disciplines artistiques sur le plan international. Cependant, dans les pays africains et arabes, le secteur de la danse souffre déjà d’une forme de précarité dans la mesure où celle-ci est souvent traitée comme un art mineur.

La rareté des festivals, le faible niveau de l’investissement économique des États, les conditions de travail des danseurs et l’absence de formations ont largement contribué à fragiliser ce secteur en Afrique et dans cette région. La pandémie aggrave une situation déjà précaire. Dans cette région du monde, les danseurs éprouvent d’énormes difficultés à circuler entre les pays du Sud mais aussi entre le Sud et Nord. L’impossibilité de voyager, d’aller se former ou de présenter ses pièces témoigne des rapports de pouvoir que subissent les danseurs. Avec la pandémie, la circulation des corps est plus que jamais restreinte.

Imposer aux corps dansants des espaces limités, c’est aussi les limiter dans leur acte créateur. En ce sens, la crise de la COVID-19 ne fait que renforcer une situation suffisamment précaire, un système de domination raciale et coloniale et des actes de violence symbolique dont souffrent déjà les danseurs arabes et africains.

Peut-être que cette crise a permis de mettre les responsables du secteur culturel face à leur responsabilité vis à vis des artistes. D’un point de vue économique, la situation actuelle est désastreuse pour les danseurs et les chorégraphes qui se voient contraints d’annuler leurs  prochaines dates surtout que cette période de l’année représente un marché important avec les festivals d’été.

Face à cette situation de crise, l’art et la culture peuvent paraître secondaires ou contingents or il faut rappeler qu’être danseur et/ou chorégraphe est un métier à part entière. Quelles sont les solutions apportées pour aider les artistes à traverser cette crise dans la dignité ? Le ministère de la culture en Tunisie a mis en place un fonds relance culture qui permet d’avoir une aide ponctuelle.

En tant que directrice de festival, je me retrouve aussi face à cette responsabilité, d’abord face à mon équipe puis face aux danseurs tunisiens. Nous dialoguons actuellement avec le ministère pour mettre en place des actions afin de permettre une continuité malgré le report du festival.

Comme tout autre art, la danse est nécessaire à l’équilibre de notre vie. L’art n’est pas un luxe et nous savons que face à une situation socio-
économique désastreuse, les activités culturelles et artistiques peuvent paraître secondaires et non vitales. Or, nous oublions que les artistes doivent aussi vivre et que toute programmation culturelle et artistique engage des équipes (techniciens, régisseurs, costumiers, coordinateurs, responsables logistiques, communication, presse….).

Aujourd’hui, le secteur de l’art de l’art finance des milliers de familles. En Afrique et dans le monde arabe, le secteur culturel est aussi une source d’emploi et un marché économique. Le laisser tomber, l’ignorer serait tout aussi irresponsable que de ne pas répondre aux besoins de n’importe quel autre secteur.

Le corps dansant est une mémoire, une trajectoire. Ne pas le respecter, l’appauvrir, le laisser mourir est un crime et une porte ouverte vers des sociétés sans art, sans création, sans joie.

Sans charité ni paternalisme, sauver la danse est une question de dignité. Si on pense au corps dansant comme un corps citoyen, une mémoire sociale et politique, le mépriser c’est contribuer à son oubli, c’est effacer ses traces. La situation des danseurs arabes et africains est déjà en souffrance, les oublier aujourd’hui c’est les anéantir.

Il est important de réfléchir ensemble à la place de l’artiste en ce moment de crise. Il ne s’agit pas de l’instrumentaliser et à mon avis, il faudrait s’éloigner de toute forme d’infantilisation des artistes. Certains pensent faire intervenir les artiste afin d’« animer » des classes ou
d’autres lieux de loisirs. Le geste artistique n’est pas à confondre avec l’animation. Les solutions proposées doivent prendre en compte la spécificité de l’acte créateur. Le travail dans les milieux scolaires ou dans les quartiers dits populaires est bien évidemment très important mais il doit être intégré dans un projet plus global qui prend en compte les injustices liées à l’accès à l’art et la culture.

Les artistes ne peuvent pas être instrumentalisés, lors de cette crise, afin de servir de vitrine à des politiques culturelles libérales et paternalistes.

Il me semble qu’il est aujourd’hui urgent de penser à la meilleure réponse à apporter à cette crise en faisant preuve d’imagination. Lors des semaines de confinement, nous avons pu voir des centaines de vidéos de danseurs très inventives qui pensent le rapport du corps dansant avec l’espace contraint et les possibles modes de son contournement.

Face à l’incapacité de se représenter en scène, je propose de profiter de ce moment pour réfléchir à la question des films de danse dans les pays arabes et africains, à la problématique de l’archive : comment archiver la danse, comment recueillir du matériel et des ressources audiovisuelles ? Cela nous impose de penser à la question de la digitalisation ou la numérisation.

BAL CHANTAL LOIAL lors de la 2nde édition de Carthage Danse en juin 2019 en Tunisie

Que signifie “la digitalisation” pour un danseur? Cette problématique est importante à penser pour tout le spectacle vivant qui nécessite une présence du public, une interactivité, une expérience somatique chez le spectateur. Il y a les films sur la danse et les films de danse. Les premiers permettent de documenter, archiver, mémoriser alors que les seconds sont des chorégraphies faites pour être filmées.

Nous pouvons en effet, encourager et accompagner ces projets chorégraphiques de grande importance mais cela ne résout pas les questions liées à la présence scénique face à un public et si la crise continue il faudrait penser à privilégier les petits formats avec un public peu nombreux et une grande attention aux exigences sanitaires. Mais nous ne pouvons pas faire le deuil de la scène, ça serait une tragédie !

La digitalisation est-elle un simple terme à la mode et comment y apporter une distance critique ? A qui profite-elle ? Comment les danseurs
les plus précaires peuvent-ils en tirer bénéfice ? Dans la région Afrique et monde arabe, elle est souvent imposée comme une attraction ou un mécanisme de sauvetage alors qu’il me semble que l’Etat doit s’emparer sérieusement de cette question afin de la penser en termes de justice sociale.

Si la digitalisation est considérée comme une résolution possible dans la région, alors il faut l’envisager en tant que réponse adaptée à la situation du secteur culturel et des conditions de vies des danseurs sans essayer de calquer des modèles occidentaux qui ne prennent pas en compte la spécificité de la vie des danseurs arabes et africains.

Je n’ai pas de solution miracle face à cette situation inédite. Le dialogue avec les artistes concernés est plus que jamais urgent. Pensons à une action pan-africano-arabe. Allions nos forces. Convergeons nos luttes entre artistes et acteurs culturels arabes et africains. Notre émancipation passe par des processus de décolonisation des systèmes culturels imposés comme modèle. A nous de les réinventer. Les journées chorégraphiques de Carthage ont eu pour devise depuis la première édition : « Il n’y a pas de danse sans dignité des corps ». La dignité est une problématique essentielle pour apporter une réponse efficace à la précarité des corps dansants.

 

A PROPOS DE L’AUTEUR – Mariem Guellouz est universitaire et chercheuse, et Maîtresse de conférences en sciences du langage, à l’Université Paris Descartes. Danseuse performeuse,  elle est la directrice artistique des Journées Chorégraphiques de Carthage en Tunisie depuis sa première édition en Juin 2018.

©www.noocultures.info
Tribune publiée dans le N°001 du e-mag NO’O CULTURES

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