«L’oeil du cyclone» de Sékou Traore : une histoire d'amour mortelle

«L’oeil du cyclone» de Sékou Traore : une histoire d'amour mortelle

www.noocultures.info – «L’oeil du cyclone» de Sékou TRAORE est une adaptation au cinéma de la pièce de théâtre du même nom, du dramaturge et metteur en scène Luis MARQUES, réalisée en 2015. L’utilisation des enfants dans les conflits et leur réinsertion dans la société sont, entres autres, les thèmes abordés dans ce film. Un tableau aussi sinistre peint par ce premier long métrage du réalisateur Burkinabè peut-il accorder une quelconque place à l’amour?

Les yeux hagards, un regard assassin, un visage marqué par l’épreuve, tel est le reflet du rebelle « Black Swan ». C’est un ancien enfant soldat, arrêté par les militaires suite à une offensive menée dans le village V32. Celui qui se fait encore appeler « Hitler Mussolini » doit être jugé pour les 65 victimes recensées lors de l’attaque dudit village. Se faisant passer pour un muet au début, il finit par se dévoiler à son avocate Emma TOU, qui compte bien saisir cette opportunité pour réussir sa défense. Mais l’issue de ce procès livre de graves révélations sur certaines autorités dont les mains sont mouillées dans ce conflit qui ravage le pays depuis une vingtaine d’années. Evoquer un tel sujet au cinéma n’est pas une mince affaire, surtout lorsqu’il s’agit de dénoncer une pratique aussi malsaine que l’utilisation des enfants comme arme de guerre.

Ainsi, regarder ce film fait penser immédiatement à la célèbre œuvre «Allah n’est pas obligé» de l’écrivain ivoirien Ahmadou KOUROUMA, et aussi à la fiction «Blood Diamond» du réalisateur américain Edward Zwick. A l’image de «L’oeil du cyclone», ces deux exemples traitent ce sujet sensible et mettent en lumière l’ignoble nature de l’Homme. C’est le cas dans cette œuvre, car à la fin du procès, les responsables de ce conflit qui perdure dans le sud du pays sont démasqués. Les feux des projecteurs viennent donc éclairer le beau-frère du président de la République et le père de l’avocate. Le virulent rebelle est anéanti : « On s’est battus pour du vent », dit-il avec amertume. Parce que ces imposteurs ont fait croire depuis ces années que ses compagnons et lui se battaient contre le gouvernement.

Plus le film se consume à petit feu, plus nous nous rendons compte que Black Swan et Emma ont un point en commun. Ils sont tous les deux victimes de ce conflit, mais à des degrés différents. Contrairement à « Hitler Mussolini», l’avocate s’en est sortie indemne mais en gardant en elle des séquelles. Elle se souvient donc avec terreur, du début du conflit, lorsqu’avec ses yeux d’enfant innocent elle a été témoin d’une scène où une femme s’est fait violer par plusieurs hommes, avant de se retrouver face à un enfant soldat lui braquant un fusil sur le visage. Et si ce n’était pas leur première rencontre ? Cette interrogation demeure donc le mystère principal du film. Néanmoins, malgré ces deux caractères bien contraires, l’avocate et le prisonnier réussissent à s’entendre parfaitement et à développer une étrange amitié, presque insensée.

Mouna N’DIAYE a interprété le rôle de l’avocate Emma TOU ©DR

Une histoire d’amour interdite

Ne dit-on pas que l’amour a ses raisons que la raison même ignore? S’accrocher à cette célèbre citation est raisonnable, parce que ces derniers sont des êtres dépourvus de raison. En effet, sans le savoir, l’avocate et le prisonnier sont tombés amoureux l’un de l’autre. Ainsi la peur qu’Emma ressentait au début face au rebelle s’est transformée en compassion. Sachant qu’il a été enrôlé de force depuis l’âge de 8 ans, elle décide de faire tout son possible pour l’aider. Aussi, aux côtés de ce dangereux inconnu, elle apprend à accepter la présence d’un homme dans sa vie, elle qui a toujours refoulé sans ménagement ses prétendants, ce qui lui a valu le surnom de la «Dame de fer» par ses collègues. En revanche, lui est fasciné par cette femme qui lui tient tête à tout moment, et pour une fois il se laisse diriger en toute confiance.

Quel beau spectacle témoin de leur grande histoire d’amour, la dernière scène du film. On voit Emma, le visage radieux et toute excitée, se diriger vers la cellule du prisonnier. Elle est fière de l’informer qu’il s’en sort avec 15 années d’emprisonnement au lieu de la perpétuité. Triste, ce dernier lui propose une danse pour leur dernière rencontre. Quoi de mieux que la salsa pour sceller pour toujours leur amour interdit. La belle se retrouve donc emprisonnée pour l’éternité avec la bête. Conscient de son acte passionnel, impuissant, il crie avec douleur à l’aide, mais le mal est déjà fait. La camera nous présente, à travers les barreaux de la prison, la princesse Emma, qui semble paisiblement endormie dans les bras de son prince charmant Black Swan. Ce plan, présenté comme un tableau, fait référence sans conteste à la célèbre œuvre de William Shakespeare, «Roméo et Juliette ».

La leçon de morale que l’on tire ici est qu’il est impossible de se battre contre ses démons. A l’image du film «Black Swan» du réalisateur américain Darren Aronofsky, ce rebelle est victime de sa schizophrénie. Malheureusement son amour pour Emma n’a pas su rivaliser contre son double maléfique. Comme quoi, il est impossible de dompter facilement un animal sauvage. Car ce serait se leurrer de croire qu’il puisse se transformer du jour au lendemain à la fois en gendre idéal et citoyen normal.

Le titre du film est évocateur, car tel un cyclone, Black Swan dévaste tout sur son passage. Quiconque a le malheur de croiser son regard s’écroule comme un château de cartes. Le pays et la vie d’Emma sont ainsi bouleversés pour toujours. Aussi, l’une des forces de l’œuvre réside dans la prouesse de l’acteur Fargass ASSANDE, qui se comporte tel une personne à la fois sous l’emprise constante de la drogue et atteinte d’une démence effrayante. Et sa façon de parler reflète une personne peu instruite, parce que son enfance lui a été arrachée avec violence, et il est parti de l’école pour le champ de guerre.

Le jeu de l’acteur est si réussi qu’il nous donne la chair de poule. L’on imagine, qu’il est un prédateur prêt à bondir à tout moment sur sa fragile proie, Emma TOU. Maïmouna, Mouna N’DIAYE dans la peau de l’avocate, est également méconnaissable. Elle arbore constamment un visage stricte, neutre et toujours dans le contrôle de ses émotions, surtout lorsqu’elle décide de rentrer pour la première fois toute seule dans la cellule de ce prisonnier austère, pour lui lire ses chefs d’inculpations. Même si la performance de leur jeu n’a rien d’étonnant pour ceux qui ont eu la chance de suivre la pièce, il faut néanmoins saluer la qualité de la direction des acteurs. Parce que le réalisateur a su transposer les émotions du théâtre au cinéma.

De plus, le scénariste Luis MARQUES est à féliciter, car passer du théâtre au cinéma n’est pas chose aisée. Ce sont des univers différents, des sensibilités et des codes différents qu’il faut prendre en considération. En outre, il a réussi à faire ressentir une certaine compassion pour cette victime transformée en odieux criminel. En effet, lorsqu’Emma se remémore ses souvenirs d’enfance, «Hitler Mussolini» devient faible, fragile et se met à pleurer et à parler comme un enfant de 8 ans traumatisé, seul au monde, et à qui ses parents manquent atrocement. A cet âge, l’on est préoccupé à faire des bêtises, être puni et même à tenter de voler la viande dans la marmite de riz gras de sa mère. Tel est son dernier souvenir innocent avant qu’il ne se métamorphose en enfant assassin, sans cœur, drogué et perverti.

Au-delà du jeu des personnages, les gros plans, la lumière peu vive, la présence du silence à certains moments dans le film, rendent l’histoire plus palpitante. Car tout ceci donne cette sensation constante de peur, de danger, d’angoisse, comme si nous étions aussi imprégnés de ce monde funeste.

Sacré Etalon de bronze lors du FESPACO de 2015, ce film est pertinent et demeure d’actualité parce qu’il reflète notre époque, toujours assailli par des conflits et également par la présence plus que dangereuse du terrorisme dans nos contrées. Ce qui signifie, qu’il existe malheureusement encore plus d’enfants soldats utilisés comme de puissantes armes de guerre. Car comme l’a affirmé Black Swan : «Les bâtards que eux, ils ont 20 ans là, eux ils veulent dire qu’ils ont peur de la mort, alors que les petits-là, quand tu dis finis-le, eux ils le finissent».

Anaöis Irma KERE (Burkina Faso) ©www.noocultures.info
Article paru dans le N°1 du Magazine NO’OCULTURES paru en Juillet 2020. Télécharger

laissez un commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *