« Moi Kadhafi » : Un monologue sur la folie des leaders charismatiques face aux sociétés post-coloniales

« Moi Kadhafi » : Un monologue sur la folie des leaders charismatiques face aux sociétés post-coloniales

BURKINA FASO – Dans le cadre des Récréâtrales 2022, la pièce de théâtre « Moi Kadhafi » a été portée sur les planches ce dimanche 30 octobre 2022 à 18h15, chez les Gyengani.

Sur la musique reggae « Plus rien ne m’étonne » de l’artiste malien Tiken Jah Fakoly, le comédien et metteur scène antillais, Serge Abatucci entre en scène. Ici, sur une terrasse en bois encastrable, le projecteur braqué sur lui, dans un décor neutre avec en arrière-plan la clôture de la maison qui reçoit le spectacle, il joue le rôle de Paul, comédien anonyme et sans grand succès, qui doit sa sélection pour ce rôle à sa forte ressemblance avec le Guide lybien, Mouammar Kadhafi.

C’est le rôle de sa vie censé le propulser vers le sommet de son art. Mais c’est aussi un tourment d’incarner un personnage dépeint par certains comme un tyran sanguinaire et par d’autres comme un héros panafricain assassiné pour ses convictions et sa vision de voir l’Afrique faire front commun contre l’impérialisme et l’invasion occidentale.

Ce monologue, Paul le démarre en s’interrogeant. Comment lui, « avec sa gueule de nègre de la Caraïbe », se retrouve à jouer Kadhafi. Certainement parce que, « je lui ressemble physiquement. Même peau, mêmes mains, mêmes épaules ». Lui, fils d’esclave Antillais voit en ce rôle une opportunité, celle de s’affirmer enfin face au colonialisme à travers le personnage de Kadhafi, l’icône anti-impérialiste qui s’est pendant longtemps opposé aux forces occidentales. Il se surprend alors à rêver de gloire, d’un destin de milliardaire dont les mains seraient auréolées de diamants à chaque doigt, drapés dans des habits de luxe et maitre du monde.

Mais ce rêve sera de courte durée. Elle se transforme en un monologue de dédain, de colère et de ressentiments face à une vie de misère meurtrie par l’espoir d’incarner un Kadhafi déchu de son piédestal, seul face à son destin de bédouin. Paul revit les dernières heures de Mouammar Kadhafi. Il se remémore sa fin tragique, traité de tyran et de bourreau de son peuple, seul « comme un malpropre qui sait qu’on va le traiter en bête sauvage ».

Tout en arborant une veste militaire, une casquette, des lunettes de soleil, le comédien joue Kadhafi sous tous ses angles. Kadhafi vivant, Kadhafi qu’on va tuer, Kadhafi qu’on va ressusciter. Il s’identifie d’ailleurs comme le prochain Kadhafi : « je suis le prochain Kadhafi. Je ne joue plus. Je suis !… », crie-t-il péremptoire.

Souveraineté des peuples et ingérence des grandes puissances

« Moi Kadhafi » interpelle les consciences des peuples africains sur leur mutisme face à l’invasion occidentale qui gagne du terrain et qui évince les dirigeants africains qui nourrissent le rêve de voir l’Afrique se développer. « Ce monde occidental qui vous vend sa civilisation est un monde barbare… », décrie le comédien personnifié qui dénonce un mensonge international, un complot contre sa personne, contre sa gouvernance. Le traiter de tyran, lui qui pourtant était le sauveur charismatique et libérateur des peuples du Sud.

Paul se confond si bien avec son personnage, Kadhafi qu’il devient indissociable de ce dernier. La colère et la haine éclatent dans son corps mais cela ne l’empêche pas de porter le couteau dans la plaie et de convoquer les conséquences de la colonisation et des velléités des occidentaux à vouloir contrôler le monde. Cette pièce explore ainsi les liens intimes, voire incestueux, entre ex-colonisés et anciennes tutelles coloniales et questionne les mécanismes de l’assimilation d’un peuple.

« Moi Kadhafi » est une création artistique de 1h15 mn qui a réuni la France, la Martinique et la Guyane. Écrite par Véronique Kanor, elle est mise en scène par Alain Timar et interprétée par Serge Abatucci.

Ulvaeus Balogoun (Bénin)

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