Femme et pouvoir en Afrique : Ishola Akpo et la question de l’égalité des genres

Femme et pouvoir en Afrique : Ishola Akpo et la question de l’égalité des genres

www.noocultures.info (Issu de notre magazine) –  La question liée à la place de la femme dans la société africaine reste et demeure dans le temps. A travers ses œuvres de photographie et sculpture, l’artiste photographe et plasticien béninois Ishola Akpo remet sur le tapis cette question tout en revisitant les femmes qui ont régné dans les royaumes ou empires africains.

Des heures de gloires passées aux oubliettes. C’est le sort subi par les femmes qui ont gouverné et passé plusieurs années à la tête des royaumes ou empires en Afrique. Ces dernières ont pris et assumé des responsabilités de haute portée. Au fil du temps, l’histoire contée a occulté ce rôle d’autorité que la femme a pourtant joué sans complexe. L’on peut comprendre que c’est une stratégie à peine voilée pour maintenir la femme à une place beaucoup plus discrète dans la société.

En Afrique ou ailleurs dans le monde, il se pose le même problème bien que des réalités relativement différentes dans certaines régions donnent des nuances à la situation. « J’ai souhaité parler des reines africaines qui ont eu leur heure de gloire dans les différents royaumes du continent, mais qui ont été oubliées pour la plupart et ce, volontairement, dans la narration de l’Histoire des  pays africains », déclare Ishola Akpo.

En Afrique, le rôle de la femme est souvent limité au foyer, aux tâches ménagères. Elle est rarement prise en compte lors des prises de décisions et ses exploits restent vains. C’est le cas de la reine  Tassi Hangbè à la tête du royaume Danxômey de 1708 à 1711. Au cours de son règne, elle a initié plusieurs projets. Il s’agit du premier régiment des femmes amazones ou encore l’apprentissage des métiers d’hommes aux femmes. Mais toutes ses prouesses ont été attribuées à ses prédécesseurs mâles.

Il y a aussi la reine Njinga Mbandi (en Angola), reine du Ndongo et du Matamba de 1581 à 1663, soit 82 ans de règne. Elle a considérablement marqué l’histoire du 17ème siècle. Pendant son règne, elle s’est imposée comme une souveraine exceptionnelle. Sa tactique guerrière et d’espionnage, ses qualités de diplomate de même que sa capacité à tisser de multiples alliances stratégiques, sont autant d’atouts. Par ailleurs, sa connaissance des enjeux commerciaux et religieux lui a permis d’opposer une résistance tenace aux projets coloniaux portugais et ce, jusqu’à sa mort.

Ces histoires peuvent nourrir l’éducation des apprenants aussi bien dans les écoles que dans les Universités africaines. Malheureusement elles ne sont pas enseignées. Pour ranger ces exploits africains aux calendes grecques, l’on préfère évoquer le prétexte selon lequel « une femme au trône ou au pouvoir est une incongruité ».  Les archives n’existent nulle part. L’oralité légendaire de l’Afrique quant à sa propre histoire a-t-elle favorisé cette situation? Ou alors les pages qui racontent ces braves femmes ont-elles été délibérément effacées ? Ce problème, comme on peut le constater, date et continue toujours d’alimenter les débats.

Après plusieurs mois de recherche sur la question, Ishola Akpo a eu l’occasion de participer à une résidence de création dans les locaux de la Fondation Zinsou, à Ouidah. Toute cette dynamique a débouché sur l’exposition solo Agbara Women dans le musée de ladite fondation. Dans ce cadre, il a exploré d’autres médiums hormis la photographie, notamment la tapisserie, la sculpture et le collage.

Agbara Women redonne une place considérable à la femme africaine dans la complexité de nos sociétés qui deviennent, de plus en plus, mondialisées, où les liens séculaires concèdent de nouvelles normes. En effet, c’est une réalité que l’artiste a déjà évoquée dans sa précédente exposition intitulée Les mariés de notre époque.

Ishola Akpo au musée ouidah de la Fondation zinsou dans l’exposition Agbara Women ©wikimedia

Ishola et la question de l’égalité

La femme est souvent marginalisée par les questions du pouvoir en Afrique. L’autorité est beaucoup plus masculine. Ainsi, l’égalité des genres reste un combat à mener. Avec ses œuvres, l’artiste a su accorder à la femme une autre place. Il aborde la question avec une forte conviction et réussit à imposer son choix. Par sa technique de collage, l’on peut remarquer cette imposition que l’artiste donne.

L’artiste utilise la technique de couture sur la plupart de ses œuvres. A l’aide d’un fil rouge, il coud la photo d’une femme, soit devant une assemblée, soit sur un trône. Le fait de ressortir ce passé est important pour prouver que la femme a déjà exercé l’autorité et elle est capable de s’exprimer comme il le faut. De nos jours, la voix des femmes tend à disparaître dans les instances de décisions et restant confinée dans les foyers. Même si Ishola Akpo ne prend pas position sur la question de l’égalité des genres, l’on peut quand-même en tirer quelques mots à travers ses œuvres. Cette technique invite la femme à sortir de sa cachette et à s’exprimer.

En outre, il utilise la tapisserie pour décliner le mot pouvoir en plusieurs langues dont celles des pays dans lesquels des femmes ont régné ou ont eu des responsabilités influentes. Il a fait les déclinaisons avec des fils noirs sur un fond noir. Cette idée de l’auteur est bien conçue et montre que la femme est restée, bien longtemps, inaperçue dans les sociétés africaines. Une histoire tout entière qui n’a pas effleuré les regards ni l’attention.

Or, ces femmes guerrières noires ont été fortes et iconiques. Elles se sont battues pour la libération du continent. On peut citer la reine Yennenga du Burkina Faso, la reine Pokou de la Côte d’Ivoire, Ndaté Yalla Mbodj au Sénégal, Kimpa Vita au Congo, Solitude en Guadeloupe, la reine Hangbé du Bénin, Taitu Bitul impératrice d’Ethiopie, Amina reine de Zaria Nigeria, Funmilaya Ransone Kuti doyenne des droits des femmes au Nigeria (mère de Fela Kuti), Nehanda Yakasikana au Zimbabwé, Marie, Agnès et Mathilde des îles vierges, Mekatilili wa Manza Kenya, etc.

Valeur de la beauté féminine

Même si ces femmes ne sont plus habillées en tenue de guerre, de nos jours, il y a encore des femmes qui ont le sang de la royauté, l’autorité, la créativité, etc. Ces femmes constituent un exemple, une bonne image pour la jeune génération. Elles sont capables d’inspirer la jeunesse féminine et masculine. C’est le cas de leur beauté. Une des valeurs féminines que l’artiste met en valeur avec une série d’œuvres photographiques. L’artiste a réalisé ces photos en 2020. Avec l’objectif de son appareil photo, il prend en image des femmes qui le souhaitent. Ainsi, il en a fait de plusieurs  manières. Ce sont des photos qui mettent vraiment en avant la beauté féminine et le regard perçant de cette dernière. La plupart de ces femmes se sont déguisées en reines avec des couronnes achetées ou fabriquées par l’artiste.

Ces photos s’alignent bien avec les autres œuvres réalisées parce que l’image est importante. Elles vendent vraiment la beauté africaine. Des femmes au maquillage naturel, traditionnel ou moderne. Des femmes couronnées avec des bijoux ou autres. Dans ce sens, l’on peut comprendre que la femme est beaucoup plus reconnue à travers sa beauté. Et le pouvoir n’est pas une question de religion, de croyance ou autre. C’est une autorité qui est accordée naturellement à telle ou telle personne. L’artiste l’a montré avec une photo de sa propre mère. Cette dernière s’est déguisée en reine. Pourtant, elle ne s’amuse pas avec les saintes écritures. En effet, c’est ce que nous faisons qui donne sens à notre existence dans le monde.

En plus de ces médiums, l’artiste explore aussi la sculpture pour y laisser ses marques, empreintes. Avec de l’argile, il a pu réaliser une récade. Elle peut être gardée par un homme ou une femme. La récade est un symbole d’autorité ou de pouvoir en Afrique. Pour Ishola Akpo, le plus important est la stratégie utilisée par les femmes pour accéder au pouvoir dans le temps. De même, il est inquiétant de voir que cette histoire de l’Afrique est vite passée aux oubliettes. A qui incombe la responsabilité d’inscrire cette histoire dans les annales ? Sur quoi pouvons-nous nous appuyer pour réfléchir à notre manière d’être et de nous positionner face au reste du monde ?

Série Trace d’une reine II – Projet AGBARA WOMEN – COLLAGE ET COUTURE SUR PAPIERS, FILS DE COTON, FEUTRES – ISHOLA AKPO

L’influence de la femme

Les œuvres de l’artiste interpellent beaucoup notre conscience. Il est nécessaire de se poser des questions concernant notre appartenance au monde actuel. Ishola Akpo a bien réfléchi pour mettre en lumière la femme africaine, la femme qui travaille beaucoup plus dans l’ombre. Ce sont des aspects de la vie qu’aucun homme ne doit négliger. Et comme l’a si bien dit Mahatma Gandhi : « Eduquer un homme, c’est éduquer une personne. Eduquer une femme c’est éduquer tout un peuple ». L’artiste adhère totalement à cette idée bien formulée. Il est donc important de revoir le traitement ou le regard que nous portons sur la femme dans nos sociétés ainsi que la valeur que l’on lui donne.

Agbara Woman est une collection d’œuvres de sculpture, tapisserie, photographique et de couture qui répond à des questions bien plus précises. Car, même si c’est un homme qui est au pouvoir, l’opinion s’intéresse beaucoup plus à sa femme. Cela reste valable aussi pour un président de la République. L’opinion publique cherche toujours à connaître la femme de ce dernier. Et c’est l’image de cette femme qui représente une influence sur les autres.

Julien Tohoundjo (Bénin) ©www.noocultures.info
Article paru dans le N°2 du Magazine NO’OCULTURES (Novembre 2020).Télécharger

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