« Entre ciel et terre » de Kossivi Sénagbé Afiadegnigban : de la tradition à la création

« Entre ciel et terre » de Kossivi Sénagbé Afiadegnigban : de la tradition à la création

www.noocultures.info – Se situant dans la mouvance de la danse afro-contemporaine, le danseur et chorégraphe togolais Kossivi Sénagbé Afiadegnigban se démarque par des créations contemporaines qui intègrent la valeur des danses traditionnelles d’Afriques, emprunts des cérémonies et rituels vodous où rythmes, chants et transes s’entremêlent. Son spectacle « Entre ciel et Terre », présenté au Festival Un Pas Vers Avant, dans la capitale ivoirienne en 2018 est l’image parfaite de cette danse hybride. Une histoire racontée essentiellement par le corps, un moment magique où ce qui se passe sur scène vous capte, vous bouge, vous déplace et vous interpelle.

Sur la scène, le décor et la lumière sont les complices du chorégraphe et orientent l’attention du public. Dans la salle sombre, les yeux du spectateur ne peuvent que se concentrer sur le chorégraphe qui a la lumière projetée sur lui seul. La lumière est à lui. Elle le suit. Elle donne à voir les énergies, les mouvements et les forces de cet homme qui se questionne, se bat, se fait violence à la quête d’un repère.

« Entre Ciel et Terre » est l’histoire d’un homme qui se questionne sur sa position, ses choix et sa vie. Est-il dans le ciel, est-il sur la terre ? Ou se trouve -t-il exactement ? Des questions que se posent ou devrait se poser, à un moment donné, les êtres vivants. Une question d’identité physique, morale mais aussi culturelle.

Ce spectacle pourrait se résumer en quatre grands tableaux ou étapes illustrés parfaitement par les états d’âmes et de corps de Sénagbé AFIADEGNIGBAN. On garde le moment où il était encore vêtu en chemise rose et pantalon noir sur la scène. C’est le début des questionnements, avec des tournoiements sur lui-même, les mains passées régulièrement sur le visage, les bras et la tête en mouvements. Ensuite, le moment où il se débarrasse de ses vêtements, symboliquement « faire table rase » et être prédisposé à la rencontre future de ses ancêtres, son origine donc son repère. A cette étape, ses mouvements sur scène deviennent plus ou moins constants, répétés obstinément. De petites courses de gauches à droite sur la scène, de l’avant à l’arrière, des coups de coudes dans le ventre, gymnastiques, trépignements, déhanchements, balancements et tournoiements, génuflexions, torsions de la tête, … Tout ceci dans un fond sonore versatile, qu’il ne suit pas forcément et qui ne rythme pas avec les pas de danse.

Temps d’arrêt ! Plus de danse ! Debout un temps d’un côté de la scène, il se concentre enfin sur les voix dans sa tête. Il suit les voix et va à leur rencontre.

Cette rencontre s’illustre par le moment où il est désormais avec un pagne blanc noué autour de la hanche. C’est là ce repère tant cherché, un retour aux origines, à la tradition vodou. Ceci le conduira ensuite dans une période de transe, où s’invitent paroles mystiques et mouvements avec la complicité de sons et de bruits de voix extérieures qui transportent les spectateurs au cœur même des cérémonies et rituels vodou. Dans un cercle qu’il fait avec une poudre blanche, Koffivi danse, se frappe le ventre, fait des tours, tombe ici et là, se couche et se relève. C’est sa renaissance !

Née dans une famille animiste, le chorégraphe Kossivi Sénagbé AFIADEGNIGBAN a justement connu la danse lors des cérémonies et rituels vodou avant de se perfectionner à l’École des Sables de Germaine Acogny. Une clé pour comprendre le dénouement de ce spectacle. Il assiste et participe à plusieurs rituels, desquels il tire l’essence de ses créations. De l’observation, le tri, la décomposition à l’adaptation, Senagbé crée du contemporain tout en restant ancré dans sa tradition africaine. Pour lui, la tradition elle-même est un ensemble de créations que nous ne voyons pas tout de suite. Les rituels
sont avant tout des écritures chorégraphiques bien structurées qui intègrent les notions d’espaces scéniques, de mise en scène ; bref tout est calculé, y compris les pas de danse.

Dans son solo « Entre ciel et terre », le chorégraphe s’empare des accessoires, ainsi que des éléments scéniques propres à la tradition vodou, notamment le cercle constitué par les danseurs lors des rituels pour communier avec ‘’ les dieux’’, le pagne blanc symbole de la pureté et la poudre blanche, élément de connexion entre humains et esprits, les dieux.

« Entre ciel et terre », ce n’est pas que de la danse, c’est du théâtre, c’est la variété des sons, rythmes et beats qui accompagnent les scènes du chorégraphe. C’est aussi l’histoire qui est racontée et le partage culturel qui est mis en avant. Il ne s’est pas seulement agi de satisfaire les exigences physiques ou esthétiques. Ça va plus loin. Le spectacle est inspiré de la propre expérience de l’auteur. Ici, il a trouvé son repère. Il est retourné à sa tradition. Il n’abandonne pas pour autant le monde. Il reste tout simplement enraciné dans ses origines vodou qui représentent la terre et garde son ouverture sur le monde, qui n’est autre que le ciel. Et les spectateurs alors ? Choisissent-ils de rester sur la terre, préfèrentils le ciel ou opteront-ils pour « entre ciel et terre » ? Pour la dernière, ils devront comme le
chorégraphe, aller à la quête de leur terre, qui ne sera pas obligatoirement la tradition vodou.

Le message sera certainement encore plus clair dans la prochaine étape de ce spectacle en cours de création, selon le chorégraphe. La prochaine représentation invitera sur la scène d’autres personnes aux origines, croyances et traditions diverses. « En résidence l’année dernière en France, je me suis rendu compte que cette quête n’est pas que la mienne. C’est une quête qui arrive et qui intervient dans la vie des gens peu importe leur culture et leur lieu de résidence. Et donc aujourd’hui, cette pièce prend une autre tournure. Elle est ouverte maintenant d’un point de vue universelle de sorte que chacun s’y retrouve. J’ai intégré des figurants avec qui je mène cette quête sur la scène et qui en même temps vivent chacun cette quête comme ils le pensent, avec leurs bagages, leur culture, etc. », a annoncé l’artiste.

Vivement cette création qui est annoncé pour l’an 2022 !

Akouavi Grâce DAGONA (Togo) ©www.noocultures.info
Article paru dans le N°1 du Magazine NO’OCULTURES paru en Juillet 2020. Télécharger

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