Covid-19, ses impacts sur le secteur culturel burkinabè, la réponse du gouvernement : entretien avec le ministre Abdoul Karim Sango

Covid-19, ses impacts sur le secteur culturel burkinabè, la réponse du gouvernement : entretien avec le ministre Abdoul Karim Sango

www.noocultures.info – C’est le sujet du moment et difficile d’y échapper : la pandémie liée à la covid-19. Si ces répercussions se font sentir dans plusieurs secteurs, de plus en plus de voix s’élèvent pour rappeler que la culture, même si elle a de tout temps été marginalisée, doit bénéficier de plus d’attentions. Les acteurs culturels ne doivent pas être oubliés dans les nombreux plans de relances mis en place par les Etats.  Quelle est la situation au Burkina Faso ? Quels sont les impacts de cette crise sur le secteur culturel et quelles réponses compte apporter l’Etat ? Entretien avec Abdoul Karim Sango, le ministre burkinabè de la Culture, des Arts et du Tourisme. Interview réalisée en respectant les gestes barrières contre la covid-19.

Selon des chiffres fournis par l’UNESCO, 128 pays ont fermé leurs institutions culturelles à cause de la pandémie de covid-19. Quel est l’impact au Burkina Faso, dans le secteur culturel et touristique ?

L’impact du Covid 19 sur le secteur de la culture et du tourisme me semble évident et n’exige même pas de démonstration particulière. Les événement culturels sont le lieu par excellence où il y a des regroupements de plusieurs personnes. Dès lors que l’on interdit le regroupement d’au moins 50 personnes en tout lieu, les événements culturels sont automatiquement affectés. Que ce soit le théâtre, le cinéma, la musique, les défilés de mode, les bibliothèques, ils sont destinés principalement au grand public. Donc depuis le Covid-19, on ne peut plus organiser d’événements culturels de cette nature. Les conséquences économiques sont désastreuses pour le secteur avec une perte de ressources financières énormes. Les acteurs sont au chômage et leur source de revenu asséché.

On vit en cette période dans un monde bizarre ! Parce qu’il n’y a pas de vie là où la culture dans ses différents aspects ne trouvent à s’exprimer. Le monde est triste parce que la vie culturelle est mise entre parenthèse. Heureusement, par la magie de la télévision et surtout de l’internet, on assiste à une autre forme de résilience de notre secteur permettant ainsi à tous de supporter ce confinement qui nous est imposé.

Pour le tourisme, c’est exactement la même situation. Dès lors que les gens ne peuvent plus voyager pour aller à la découverte des beautés de la nature et de la vie culturelle, il n’y a plus de possibilité de parler de tourisme. Et comme c’est un secteur à gros investissement pour les promoteurs, ces derniers font face à une détresse économique jamais vécue avec la perte des emplois.

Vous venez de le dire, des festivals sont annulés. Et on a remarqué des efforts pour rendre toujours la culture accessible grâce à internet notamment. Mais, alors qu’ailleurs, la numérisation des événements s’est accélérée, très peu de propositions ont été faites dans ce sens en Afrique et au Burkina Faso. A elle seule, la qualité de la connexion explique-t-elle cette situation ?

Au delà de notre retard dans le digital, il faut plutôt questionner ici l’imagination créatrice des acteurs eux-mêmes et leur capacité à profiter des opportunités qu’offre l’internet. Ce n’est pas le rôle de l’Etat ! Il me semble que l’infrastructure numérique existe, avec ses limites. Il appartient aux acteurs d’explorer les possibilités de continuer de vivre au plan culturel de leurs activités.

Et contrairement à ce que vous affirmez, on enregistre pas mal d’initiatives de ce type. Et le ministère accompagne dans la limite de ses ressources. Les artistes se sont beaucoup investis dans la sensibilisation sur les bonnes attitudes à adopter face au covid-19. Si vous visitez l’espace virtuelle du Burkina, vous verrez que les musiciens, les humoristes, les conteurs ont fait preuve d’imagination pour aider les populations à traverser le spleen du au Covid-19.

Au-delà de cet accompagnement dans le numérique, quelles sont les mesures prises par votre ministère pour garantir l’accès à la culture des Burkinabè en ces temps de pandémie ?

Le secteur a suffisamment démontré qu’il est résilient. Nous appuyons toutes les initiatives privées allant dans le sens de garantir l’accès à la culture. Par exemple, nous avons signé un protocole avec le ministère en charge de la communication pour la diffusion de films burkinabè sur les chaînes de télévision. Les réalisateurs ont accepté mettre gratuitement leur film à la disposition des télévisions publiques ou privées. Ils renoncent ainsi à des droits qui avoisinent 500 millions de franc CFA. C’est une important contribution dont on parle peu. La balle est dans le camp des chaînes de télévision.

En effet, avec le confinement, nous passons beaucoup de temps devant la télévision pour ceux qui en disposent. C’est triste de constater que nous sommes obligés de consommer des films occidentaux qui sont loin des réalités de notre culture.

Avec le covid-19, il y a une forme d’accélération du processus d’aliénation des africains surtout pour nos enfants qui n’ont plus la chance de se rendre au village. En tant que ministre, je ne cesse de répéter que si les autres ne consomment pas notre culture, je ne vois pas pour quelles raisons nous devons accepter de consommer leur culture! Nous devons arrêter d’être des éternels complexés et assistés.

C’est un choix politique clair qu’il faut faire et l’assumer. Et au delà du covid-19, nous devons travailler à faire diffuser principalement nos productions sur nos chaînes nationales. Cette pandémie vient nous conforter dans l’idée que l’Afrique a plus à apporter au monde que l’occident, le cinéma pourrait y contribuer fortement.

Outre cet accord pour la diffusion des productions cinématographiques burkinabè sur les chaînes nationales, que proposez-vous concrètement pour accompagner la résilience du secteur culturel face à cette crise ?

Déjà, le président du Faso a mis plus d’un milliard à la disposition du secteur pour soutenir les acteurs culturels. Dans cette conjoncture difficile, c’est un véritable bol d’air pour ce milieu qui souffre plus que les autres. Un comité a été mis en place pour déterminer les modalités d’accompagnement des acteurs. C’est un travail participatif dont le rapport vient d’être transmis aux plus hautes autorités. Dans les jours à venir, l’accompagnement sera effectif au grand bonheur des acteurs.

Contrairement à certains pays qui ont pu très tôt mettre en place des mécanismes pour le secteur culturel, en Afrique, on remarque une certaine lenteur pour le faire. Des réunions et des concertations continuent d’être organisées afin de trouver les meilleurs mécanismes à mettre en oeuvre pour venir en aide au plus de personnes, et sans faire des frustrer. Cette tergiversation n’est-elle pas due au fait que dans la plupart des pays africains et au Burkina Faso, le secteur culturel manque encore d’organisation ?

Oui le manque d’organisation du secteur n’est pas nouveau. En Afrique, la culture a été réduite pendant longtemps à sa dimension folklorique comme disait le professeur Joseph Ki Zerbo. On peine à mettre en place de véritables industries culturelles qui peuvent apporter plus au PIB national. En France par exemple, l’industrie culturelle pèse plus lourd que l’industrie automobile. Nollywood représente à peu près 3000 milliards de franc CFA de chiffre d’affaire. Et il s’agit d’une économie propre qui ne cause aucun dommage à l’environnement. C’est un secteur économiquement viable que bien d’autres domaines. Mais cela requiert une véritable organisation.

Pour réussir le pari de l’industrie culturelle, nous avons besoin de la contribution des économistes. A mon avis, les africains et les burkinabè devraient davantage investir dans ce domaine. Nous avons besoin d’un véritable plan Marshall au profit du secteur. C’est à ce niveau que l’Afrique peut faire la différence en trouvant des emplois décents à nos jeunes. Pour le moment ce n’est pas le cas, je me démène avec 0,34 % du budget national alloué à mon secteur.

Mais le premier pas vers cette organisation pourrait déjà être de savoir qui est artiste, créateur ou pas, non?

Violente question comme l’on dirait chez mes parents ivoiriens. Le statut des artistes en voie d’achèvement nous permettra de clarifier tout cela par la délivrance de la carte professionnelle. Je ne suis pas qualifié pour dire qui est artiste ou créateur ou qui ne l’est pas. Au plan philosophique, nous sommes tous quelque part des créateurs ou des artistes même si nous ne vivons pas de cela.

Vous avez déclaré récemment, parlant de la pandémie, qu’elle devait être le moment favorable « à la création artistiques avec des messages invitant à réinventer un autre monde ». Que doit-on y comprendre ? Est-ce une façon de mettre les créateurs face à leur responsabilité ?

Évidemment, c’est une interpellation des créateurs ! Quand tout semble incertain et que le doute s’installe dans l’esprit de tous, seule la culture peut nous donner l’espoir à travers la création artistique. De tous les temps, les artistes ont alerté sur les dérives de notre monde actuelle. Quelque que soit le sujet, environnement, égalité, justice sociale, solidarité, liberté… Les artistes ont dénoncé en soutenant que le monde va mal. Dans une de mes interventions à l’UNESCO, je disais que ce qui manque le plus à notre monde c’est un bon rapport aux valeurs. C’est quoi être un humain ? Qu’est ce qui constitue son bonheur ? Dans la Déclaration française de 1789, il est écrit que le but de toute société, c’est le bonheur de l’homme ! Mais à y regarder de près, on a oublié tout ça au profit du tout économique.

De ce point de vue, l’Afrique était en avance sur les sociétés occidentales. Car dans la société traditionnelle africaine, la nature et l’homme font un. Il n’y a pas d’altérité, d’où le sacré autour de la nature. Un autre enseignement, les africains disent que le remède de l’homme c’est l’homme. D’où l’idée d’une très grande solidarité entre les hommes. J’attends que les artistes reviennent sur toutes ces valeurs pour donner naissance à un autre monde. Si on ne le fait pas, il y aura pire que le Covid-19 et ce sera fini probablement de l’espèce humaine.

Parlant d’annulation d’événements, votre ministère a été le premier a annoncé la non tenue de l’édition 2020 de la Semaine Nationale de la Culture (SNC), un événement majeur dans le calendrier culturel du Burkina Faso. Est-ce un report ou une annulation ?

Au stade où nous sommes, on est toujours dans l’hypothèse du report. On appréciera selon l’évolution de la pandémie, et en tenant compte aussi de la saison hivernale qui n’est pas propice à la tenue de ce type d’activités. La SNC, c’est une grande fête populaire de célébration de notre culture dans toute sa diversité, avec la participation de populations venant des zones rurales. Je me bats pour qu’elle se tienne cette année, même si on le fera en format plus simplifié. J’ai instruit le comité d’organisation de me faire des propositions.

Le déconfinement progressif annoncé par le gouvernement touchera-t-elle bientôt le secteur culturel et touristique ?

Oui en partie, le secteur de la culture et du tourisme sera concerné. Dès le 15 de ce mois, on assistera à un déconfinement progressif des lieux de vie culturelle et touristique. Il s’agira pour les uns et les autres de se soumettre aux gestes barrière. Vous savez, devant une telle pandémie, nous devons plus insister sur la sensibilisation. Il faut bien que nous apprenons à vivre encore pendant longtemps avec le Covid-19.

A quand entrevoyez-vous le retour à la normale et la reprise des activités culturelles au Burkina Faso ?

Hélas, je n’ai pas une boule de cristal qui me permet de déterminer à quand le retour à une vie normale! Le gouvernement est très préoccupé par cette transition vers la normale au regard des difficultés économiques. Et il ne ménagera aucun effort pour permettre un tel retour.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info
Illustration : ©Nachire Ussen SAWADOGO

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