Le Colosse du Musée national du Mali

Le Colosse du Musée national du Mali

Au Musée national du Mali, au milieu des objets hétéroclites sortis des fouilles archéologiques, il y a un Colosse prostré qui accroche le regard du visiteur. L’on ne sait presque rien de lui. Pourtant, après avoir vu le Colosse, on ne peut plus l’oublier. Les objets nous parlent, dit-on. Mais le Colosse de Bamako ne parle pas. Il crie et ce cri  transperce l’apathie et installe dans l’inquiétude.  Est-ce une œuvre d’art réussie ou une divinité pleine de maléfices ? De quel message le Colosse est-il porteur ?

Entre les statuettes mutilées, les poteries ébréchées, au milieu des vestiges d’un monde disparu qui s’étalent dans les vitrines comme les ruines d’un champ de bataille, trône le Colosse, intact et étrange comme le survivant d’une apocalypse. Il est connu sous le nom de « statuette assise recouverte de motifs de serpents en terre cuite ». C’est une statuette de 42 cm représentant un géant assis, les jambes repliées, les bras croisés sur les genoux et la tête courbée, le front reposant sur les avant-bras. Son visage est caché. Des serpents courent sur tout son corps.

Le Colosse a entre 700 et 800 ans d’âge estiment les archéologues qui le situent entre le 13° et le 14° siècle. Il a été retrouvé entre les mains des pillards qui l’avaient pris à  Djenné. Djenné, c’est la ville fondée par les Bozos sur un site désigné aux hommes par les génies de l’eau. Djenné veut d’ailleurs dire génie en langue Bozo. En ces temps-là, Djenné est une cité-carrefour où Noirs, Arabes et Juifs ont édifié une civilisation d’une grande tolérance qui  rayonne sur le monde par ses recherches en médecine et ses universités islamiques. L’artiste  qui a crée le Colosse et dont le nom s’est perdu dans le temps vivait dans cette cité prospère.

Bien qu’anonyme, on le devine derrière son oeuvre. On le sent exigent  car pour que son œuvre  ait traversé les siècles sans dommage, il a fallu qu’elle soit faite de la meilleure argile qui existât. On l’imagine marchant sur les berges du fleuve, sondant du regard le sol, prenant quelque fois un peu de glaise, la pétrissant entre le pouce et l’index pour en évaluer la qualité. Et sa statuette faite, on le voit la déposer dans un four de fortune avec les gestes précautionneux d’une mère couchant son bébé dans le berceau. Et si le Colosse a conservé une telle force d’aimantation, c’est parce que son créateur y a mis son cœur. Y entrèrent sûrement une grande souffrance, des connaissances de la cabale et des incantations rituelles. Car il est impensable qu’un artiste potier de cette époque ne plaçât son art sous la tutelle des dieux du feu et de la terre. De nos jours le parasol mystique a perdu de son importance, mais il entrera toujours de la foi dans la création. Même sans divinité, l’artiste a besoin d’arrimer son art à une transcendance. Une foi hors de Dieu.

A observer le Colosse, ce qui frappe d’emblée, c’est sa posture. L’homme est recroquevillé, toutes les extrémités du corps, bras et tête ramenés vers le tronc, dans une volonté de tassement et de recentrement. Ensuite, c’est sa morphologie qui dérange. Il tient de la bête et de l’humain. Son coup protubérant est chevalin, sa colonne vertébrale et ses côtes saillantes sont celles d’un lévrier. Même si son visage est dissimulé, on le devine simiesque. Le Colosse se trouve à l’embranchement du Minotaure, du Centaure, du lycanthrope, et du singe. C’est pourquoi il réveille dans chaque visiteur les peurs primitives tapies dans l’inconscient et qui sont le legs des premiers hommes des cavernes pendant les âges farouches de l’humanité.

Est-ce parce qu’il est un monstre  qu’il a été jeté dans la fosse aux serpents ? Ou l’obscur artiste qui a pétri cette figurine a-t-il simplement voulu prêter à cet homme les attributs de ces animaux ? Dans ce cas, ce serait certainement un guerrier. La largeur de ses mains en témoigne. Imaginer ses mains immenses de tueur  s’enroulant comme un boa constrictor autour du cou de ses victimes donne des frissons dans le dos. Le Colosse serait alors un sicaire tombé en disgrâce. Ou simplement un esclave casseur de pierres qui a pris la tête d’une révolte et a été mis aux fers. Un Spartacus sur les berges du Bani !  Le Colosse fait aussi penser à l’Homme aux prises avec les difficultés. En effet, dans le malheur ou face au péril, l’homme se fait tout petit, en se ramassant, en offrant le moins de surface possible à l’extérieur, le moins de prise à l’agresseur. Aussi ce Colosse recroquevillé veut dérober certaines parties du corps aux serpents et se pétrifier comme une statue pour éviter la mortelle piqûre.

Finalement le Colosse du Musée, à y penser, pourrait simplement être un géant terrassé par ses faiblesses, ses reniements et les serpents ne sont que les métaphores de ces faiblesses. Et nous apparaît l’évidence : ce Colosse-là, cette statuette vieille de huit siècles nous remue parce que le Colosse représente l’Afrique d’aujourd’hui qui est un géant paralysé par ces démons intérieurs et dont on espère le sursaut. On prie pour qu’il se dresse et dans une secousse,  se débarrasse des serpents de la corruption, de l’ethnicisme, de la sujétion à l’Occident. Et on attend, et on espère. Et on espère. Et on attend…En vain ?

Par Alceny BARRY ©www.noocultures.info

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