Alain Gomis, une légende vivante des cinémas africains

Alain Gomis, une légende vivante des cinémas africains

www.noocultures.info – Le cinéaste sénégalais Alain Gomis entre un peu plus dans la légende du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Dimanche 17 octobre, une statue à son effigie a été dévoilée sur l’Allée des Etalons. Ce monument est un bel hommage à ce cinéaste qui a remporté deux fois l’Etalons d’or de Yennenga, à sa carrière et son travail lumineux de réalisateur.

Le dimanche 17 octobre, à 8 heures, la statue d’Alain Gomis, deux fois lauréat de l’Etalon d’or de Yennenga a été dévoilée par les ministres de la culture du Burkina Faso et du Sénégal, dans le cadre de la 27ème édition du Fespaco. Sur cette Allée des Etalons qui fait face à la Place des Cinéastes (Ouagadougou, Burkina Faso), la figure d’Alain Gomis rejoint notamment celle du Malien Souleymane Cissé. Ils sont à ce jour, les deux seuls réalisateurs à avoir remporté deux fois l’Etalon d’Or de Yennenga. Pour le cinéaste sénégalais, c’était aux éditions de 2013 avec “Tey” et de 2017 avec “Félicité”. La statue en laiton, sculpté par Siriki Ky, est toute figée mais propose toute une dynamique avec sa charge de symboliques.

Au-delà de la célébration d’un Etalon, cette statue est aussi la récompense d’un réalisateur d’un genre unique et inspirant. Ce geste honorifique permet de diriger les projecteurs sur l’auteur de “Petite lumière” (2003) et sur son travail de réalisateur entamé depuis 1999 avec le court-métrage “Tourbillons”. Il permet par ailleurs aux films “Tey” (2013) et “Félicité” (2017) de passer la rampe du territoire africain pour rayonner à travers le monde par la vitrine du Fespaco et, par-là, affirmer les actuels cinémas africains à côté de celui des anciens. Le fait qu’Alain Gomis se trouve derrière ces figures, à son âge (49 ans), rappelle aussi comment il s’est inscrit sur les pages de cette histoire et comment il s’est nourri de ces cinéastes qui tendent son horizon. Cette statue est une illustration que les cinémas africains ne se sont pas arrêtés à cette ancienne et glorieuse génération des aînés Ousmane Sembène, Idrissa Ouédraogo, Souleymane Cissé, etc. C’est un symbole qui affirme l’existence de ces cinémas et leur développement par la création et la créativité.

Enfin, comme l’a affirmé à la fin de la cérémonie Adiouma Soma, ancien Délégué général du Fespaco, la statue est intéressante dans le sens où il rend hommage à un cinéaste pendant qu’il est encore jeune et qu’il vit. Selon lui, c’est une forme de reconnaissance qu’il faut perpétuer pour encourager de nouvelles intelligences des cinémas africains et aider à les booster.

Les statues des Etalons sont pour rappeler l’héritage et le message de leurs modèles sur la question de la responsabilité du créateur africain. Ousmane Sembène, dont la statue ouvre le peloton des monuments, concevait que les créateurs africains, bien que la création artistique soit libre, ont la responsabilité de porter les identités africaines et d’éduquer leurs peuples. Depuis quelques années, Alain Gomis a su s’inscrire dans ce volet avec des thématiques fortes. Par un cinéma particulier, il explore les thèmes de l’exil, de l’humanisme et du lien entre le visible et l’invisible. Baba Diop, journaliste et critique de cinéma sénégalais, signale que “Alain Gomis, c’est le cinéma de l’intérieur”. Alain Gomis a en effet une singulière écriture d’image qui décrit presque parfaitement les villes africaines (ou les Africains dans les villes du monde) et fait capter leurs âmes. Le spectateur peut le constater avec “Tey” et “Félicité”, mais aussi avec les longs-métrages “Andalucia” (2008) et “L’Afrance” qui sont moins connus. C’est un cinéaste qui fait brillamment refléter la psychologie des personnages qu’il peint justement de l’intérieur. C’est sa marque caractéristique.

Le questionnement identitaire

Encore sur la question des identités, Alain Gomis, né en France, s’appuie beaucoup sur sa culture et sa tradition de Mankagne auxquelles il ajoute de pertinents aspects de contemporanéité. Ce qui prononce encore mieux son cinéma de réflexion et qui met un grand accent sur les émotions. “Tey” est par exemple un film sans actions mais par lequel le spectateur se laisse emporter par les émotions. Satché se tait pour laisser s’exprimer la ville, qui est en fait le personnage principal. L’acteur ne fait que plonger dans ses souvenirs, ses évidences, son passé, sa première et vraie vie, ses peurs, des instants qui le rassurent et le ressuscitent, tous compris dans la ville. Mais “Félicité” est dans une autre forme mais avec un esprit presque similaire. Le cycle de la musique renvoie pertinemment à la référentielle culturelle. Les images aussi. Il y a à côté, la symbolique de l’okapi, animal rare qui suggère que la femme cherche l’homme rare qui lui correspond et lui laisse sa liberté. Le propos des identités, justement.

Sur l’éducation, Alain Gomis joue présentement un rôle conséquent. Dans un aspect plus pratique, il a initié et dirige le Centre Yennenga (Dakar, Sénégal) qui est un hub de formation, de création et de diffusion cinématographiques. Il l’a installé à Grand-Dakar, un quartier populeux et désœuvré de Dakar, tout en inspirant et en incitant les jeunes riverains à s’intéresser à la création artistique. Le centre offre en ce moment un programme de formation en post-production aux jeunes cinéastes. Alain Gomis inspire également sa génération et ses cadets. Comme les anciens lui ont balisé la voie, avec son brio et son pédigrée, il balise aujourd’hui la voie pour ses suivants avec un nouveau type de cinéma.

Mamadou Oumar Kamara (Sénégal) ©FACC / NO’O CULTURES
Article rédigé dans le cadre de l’Atelier FACC / NO’O CULTURES / FESPACO 2021.
Atelier de formation en critique cinématographique et de production de contenus sur les cinémas africains, organisé à l’occasion de la 27è édition du FESPACO par la Fédération Africaine de la Critique Cinématographique (FACC) en collaboration avec le Programme NO’O CULTURES

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