Tunisie : la photographie, « l’art qui capte les mouvements de la société civile »

Tunisie : la photographie, « l’art qui capte les mouvements de la société civile »

www.noocultures.info – Docteur en philosophie, Rachida Triki est professeure de philosophie à l’université de Tunis, spécialiste d’esthétique et de philosophie de l’art. Présidente de la Société tunisienne d’esthétique, elle collabore en tant que critique d’art à plusieurs catalogues et revues spécialisés. Dans cet entretien accordé à noocultures.info, elle propose une lecture de la pratique photographique au Maghreb et plus particulièrement en Tunisie.

Dans la pratique de l’art contemporaine au Maghreb et en Tunisie en particulier, quelle place occupe la photographie ?

La photographie est aujourd’hui au Maghreb un art à part entière exposé dans les galeries dans les grandes capitales. En Tunisie, elle a connu un essor ces dernières années avec les photos reportages sur les émeutes qui ont précédé la révolution de janvier 2011. Depuis, la photo est devenue l’art qui capte les mouvements de la société civile.

Qui sont ceux qui animent cette dynamique ?

Ils sont pour la plupart issue des écoles des Beaux-arts et ont trouvé dans la photographie et ses nouvelles formes de montage par le biais du virtuel, un moyen de création qui répond mieux à leur désir et qui permet plus de liberté quant à la manière de rendre sensible leur vécu et leur espace de vie. La mise en vision par le medium photographique concerne aussi bien la représentation de la femme que son rapport au monde mais elle met aussi en scène des problèmes d’identification et de subjectivation. C’est le cas des autoportraits traitant de manière subtile la question de l’identité et de ses limites en se risquant par exemple dans l’image de l’autre ; Ils travaillent par série des questions fondamentales de la perception, de l’identification et de la reconnaissance.

Existe-il une pratique photographique spécifique au Maghreb et à la Tunisie ?

Les artistes exploitent assez les paradoxes de la photographie en créant des dispositifs qui jettent le doute sur la nature indicielle de cet art. C’est, en effet, par les ressors mêmes de la photographie, dans ses montages et son mode d’exposition, que se crée une force de désidentification et désubjectivation. Dans le processus de photomontage, la structure de l’image est réorganisée, démultipliant et jouant la différence et la répétition pour libérer des représentations aliénantes. L’espace de création s’en trouve élargi à tous les phénomènes qui touchent le corps humain dans son devenir. Le matériau photographique devient un médium de délocalisation des frontières et des identitarismes. Il offre dans un entre deux, entre le « ça a été » de l’événement et le « c’est possible »de la fiction vraie, un espace visionnaire.

Certaines œuvres jouent de leur qualité purement plastique dans la mise en scène, pour défier la simple duplication. Elles offrent des tableaux photographiques qui poussent le medium dans le champ la création picturale et qui subliment la réalité ; La couleur y devient une valeur purement plastique qui travaille à l’intensification de l’image.
Les formats des œuvres sont conséquents de l’effet attendu par l’artiste sur les corps regardants. C’est pourquoi, en général, le choix du grand format ou de la série joue sur la proximité du rapport à l’œuvre dans une confrontation purement visuelle qui capte le regard par saisie ou circulation.

A vous écouter, on en vient à conclure que la photographie est devenue populaire en ce sens qu’elle permet d’élargir le champ de la création….

En effet, la photographie contemporaine se distingue, à la fois, par sa dimension conceptuelle et par sa manière de mettre en image de nouvelles utopies. Cette pratique d’art s’est rapidement développée ces dernières années en Tunisie et répond certainement à un désir de créer des images pour construire des situations inédites et des fictions qui mettent en scène des vécus et des présences propres à une nouvelle sensibilité.

On se rend vite compte qu’à la différence de ce que permet la pratique picturale, le medium photographique élargit en effet le champ de création à la diversité de l’espace de vie et permet d’en saisir la vivacité. Il donne aussi à l’artiste l’occasion d’exprimer et de soulever des questions sur son environnement naturel et humain, sur son présent ou tout simplement sur sa singularité.

Il s’agit surtout d’un processus de création qui libère des contraintes d’appartenance à un style donné ou à une culture identificatrice pour ouvrir, en tant que manière de faire et de penser, à la diversité événementielle du sensible. C’est le lieu de visibilité des mutations, des non-dits, des contradictions, le plus souvent des sensations inédites que les artistes artialisent (néologisme issu des écrits de Montaigne, il s’agit d’un concept philosophique, désignant l’intervention de l’art dans la transformation de la nature, ndlr) pour en rendre la réception plus forte.

Quels sont les thèmes qui sont abordés généralement ?

Ce qui est spécifique de la photographie au Maghreb et en particulier à la Tunisie, c’est le focus sur des scènes d’actualité ou encore sur la condition de la femme. Ceci pourrait s’expliquer par le fait que la scène artistique tunisienne compte un nombre important de femmes photographes dont la présence s’impose lentement mais surement dans l’espace public grâce à l’innovation de leur démarche. Dans l’ensemble, c’est pourrait-on dire, la dimension existentielle qui prime dans leur dispositifs visuels, que ce soit de manière conceptuelle ou sensorielle.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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