Réussir un crowdfunding dans le secteur culturel : Mahamadou Nacanabo conseille

Réussir un crowdfunding dans le secteur culturel :  Mahamadou Nacanabo conseille

www.noocultures.info – Avant de mettre en place, en 2016, Astus Conseils, un bureau d’ingénierie culturelle, l’administrateur culturel burkinabè Mahamadou Nacanabo est intervenu sur la plupart des initiatives du secteur créatif de son pays. Son rôle ? « Accompagner les opérateurs culturels dans leur démarche de création, de formation et de diffusion ». Il s’est récemment intéressé à la question du financement participatif des industries créatives en Afrique, dans le cadre d’un diplôme universitaire à l’Ecole de Management de Normandie au Havre et à Caen en France. Et pour lui, réussir un crowdfunding n’est pas le fruit d’un hasard. Ses clés.

Noocultures.info : Vos dernières recherches ont porté sur le crowdfunding pour les projets culturels. Ce système de financement participatif trouve-t-il un écho dans l’environnement culturel ?

Mahamadou Nacanabo : Mon travail a précisément porté sur la thématique : « Crowdfunding et industries créatives en Afrique : Contours & enjeux d’un modèle économique innovant ». Pourquoi un modèle économique innovant ? Parce que nous sommes à un tournant décisif d’une certaine forme de financement des initiatives culturelles. De tout temps, le secteur a été financé par les mêmes guichets de subventions et de sponsoring. Avec les crises qui se sont succédées, ces sources de financement tarissent. Alors, il faut imaginer une formule pour pouvoir joindre les deux bouts. Le crowdfunding peut constituer donc une piste.

Mais le crowdfunding n’est pas aussi nouveau que cela parce que la pratique existait déjà. Quand on prend l’exemple de la campagne électorale de Barack Obama en 2008 (présidentielles aux Etats-Unis, ndlr), ses partisans ont eu recours au crowdfunding. Bien avant cela, la statue de la liberté aux États-Unis a également été financée par une collecte de fonds en 1875 et en 1880. Avec l’avènement des technologies de l’information et de la communication, la pratique du financement participatif a pris une certaine ampleur. Et vu qu’il s’agit d’un système de financement basé sur la contribution de la foule, d’où the crowd, on a l’occasion d’exposer son projet sur une plateforme, de faire un appel à contribution de tierces personnes qui font partie de notre cercle et qui peuvent pousser le mécanisme à leur propre cercle d’amitié.

Quand on observe les chiffres, l’Afrique est un continent d’avenir pour ce système de financement, parce que la démographie se développe. Nous sommes l’un des continents sur lesquels on peut compter 5 enfants par femme. L’exemple du Burkina (5,11 enfants par femme (2019) l’illustre à souhait. C’est un continent qui rajeunit et qui porte un certain nombre de valeurs comme la solidarité. Une étude de la Banque mondiale révèle que le crowdfunding pourrait représenter un potentiel de 93 Milliards de dollars US par an à l’horizon 2025 pour les pays en développement.

La pratique n’est pas nouvelle, comme vous venez de le dire. Mais trouverait-elle sa source en Afrique où depuis bien longtemps, lors des activités socio-culturelles, le public consommateur est libre de contribuer et d’apporter son soutien à l’initiateur, notamment lors des concerts avec le système de « farotage » ?

On peut faire le rapprochement sans pour autant dire que ça vient de l’Afrique. Moi je fais appel aux valeurs de solidarité africaine, parce que c’est un creuset où on peut tirer pas mal de choses. Mais il y a des événementiels qu’on crée à l’intérieur d’une campagne. Par exemple, si je veux susciter beaucoup de contributions, je peux décider que parallèlement à ce qui se passe sur les plateformes, je peux organiser un concert privé où je mets deux ou trois bornes avec des tablettes ou des ordinateurs par exemple à la disposition de ceux qui ne savent pas comment s’y prendre. Bien sûr en leur proposant de l’aide. Parce que c’est une difficulté pour nombre de personnes.

Il y a des gens qui ne peuvent pas aller ou qui ont des appréhensions pour contribuer directement sur une campagne. Sur une plateforme pour introduire son numéro de carte visa ou alors il n’en a même pas. Il faut des gens pour l’aider. Justement il faut tropicaliser la pratique. Si quelqu’un accepte faroter, c’est qu’il peut accepter avec une carte visa, un portefeuille électronique, de contribuer à hauteur de 5000 ou 10000 frs CFA pour un projet.

Ces appréhensions ou la non-maîtrise des technologies expliqueraient-elles la faiblesse de la pratique en Afrique ?

Les enquêtes préliminaires que nous avons menées auprès d’entrepreneurs culturels du Burkina Faso, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Gabon, du Togo, du Mali et du Rwanda révèlent clairement que le processus de montage et de suivi d’une campagne de collecte de fonds et la connaissance des plateformes est mal maitrisé. C’est peut-être le lieu de réduire l’asymétrie d’information et de proposer une expertise en la matière, parce qu’aujourd’hui, si je dois aider une structure, ça passe par une étape de formation. On ne peut accompagner une structure sans passer par l’aspect formation. Il faut que la personne soit présente sur les réseaux sociaux et qu’elle apprenne à entretenir ses relations sur ces réseaux. Il faut que la personne ou la structure assume une présence effective sur ces réseaux, une interaction avec les contributeurs et que tous les visuels, toutes les vidéos qui doivent être postées soient sur ces comptes. Après avoir calibré le projet, décidé de combien vous allez demander, il faut bien fournir ces informations et expliquer le projet pour que les gens comprennent avant de s’engager. Sinon ils ne vous accompagneront pas.

Finalement, c’est une question de manque d’informations ?

Effectivement, en dehors de toutes les difficultés, le problème réel est le manque d’information. Passé ce cap, il faut savoir comment s’y prendre. Mener une campagne requiert beaucoup de compétences parmi lesquelles la communication et le marketing, la gestion de projet, l’informatique ou le graphisme, le montage vidéo, etc. D’où l’idée pour moi de mettre en place une structure qui accompagne les opérateurs culturels. Si l’information est largement partagée, les opérateurs s’y intéresseront. Il n’y a pas cet opérateur culturel qui n’est pas aux aguets pour avoir des financements.

Qu’est est-il du Burkina Faso plus précisément ?

Le Burkina Faso ne fait pas l’exception. La dynamique y est aussi pareille que ce que nous observons sur le plan africain en général. J’ai regardé sur une plateforme, ce sont moins de cinq projets culturels portés par des opérateurs culturels burkinabè. Parmi les cinq, il y en a deux dont les personnes affichées sur la plateforme ne se souvenaient même plus de la campagne qu’elles ont eu à mener. Récemment, il y a des artistes comme Patrick Kabré qui s’y sont mis et ça s’est bien passé parce qu’il s’était bien entouré. Il y a quelques années, le festival Rendez-vous chez nous a réussi avec deux campagnes. Il y a une initiative à Bobo, le Ciné Guimbi, qui à mon sens est le projet burkinabè le plus abouti. Notons tout de même que la pratique du crowdfunding est toujours embryonnaire dans notre pays. Et quand j’observe dans le milieu de la culture au Burkina, ceux qui pratiquent le crowdfunding, ne le font pas de leur propre chef. Ils le font le plus souvent suite à des collaborations avec des partenaires étrangers qui en ont été les instigateurs.

Que faut-il pour réussir un campagne de financement participatif ?

Pour réussir une campagne, il n’y a pas mal de choses à réunir. Il faut d’abord avoir un projet. C’est comme si on allait vers la banque, il faut avoir un projet bancable. Vous ne pouvez pas vous présenter sur une plateforme avec un projet mal monté. Vous allez mettre à profit tout ce que vous avez comme compétences pour bien peaufiner le projet, pour qu’il soit un projet intéressant et accrocheur. Pour que je puisse mettre 10 euros ou 1000 F CFA sur votre projet, il faut que je sois convaincu.

Ensuite, il ne faut pas demander qu’on finance votre projet à 100%. Il faut montrer ce que vous avez en amont, comme dans tout autre démarche de financement. D’ailleurs, la règle du crowdfunding est qu’il faut demander toujours le tiers de votre budget. Il faut avoir des apports personnels. Il faut justifier que c’est un projet qui va être mené correctement, donc disposer de la ressource humaine nécessaire. Comme c’est un dispositif de communication aussi, il faut travailler sur ses réseaux sociaux, sur son image et sur l’interaction avec les contributeurs. Il faut définir les contreparties et les plateformes qui sont les plus conseillées sont les plateformes de don avec contrepartie. C’est d’ailleurs sur celles que j’ai mené mes recherches. Quand vous demandez à quelqu’un de contribuer sur votre projet, il faut lui dire : si vous mettez 1000 frs, si c’est pour produire un album, vous aurez par exemple l’affiche dédicacée  de l’album. Travailler à faire le point des contributeurs qui sont susceptibles de faire partie de votre cercle, capables de s’intéresser au projet. Travailler à susciter leur intérêt et qu’ils en parlent à d’autres personnes.

Pour récapituler, les facteurs déterminants d’une campagne réussie tournent autour des éléments suivants : Savoir présenter le projet et l’utilisation des fonds collectés ; Bien choisir la plateforme ; Proposer des contreparties cohérentes et séduisantes ; Animer avec efficacité la campagne du début à la fin et garder le lien avec les contributeurs

Depuis 2016, vous avez mis en place un cabinet qui accompagne les acteurs culturels dans la mise en œuvre de leurs projets. Dans un environnement où les acteurs culturels ont tendance à s’occuper de tout, comment arrivez-vous  à vous positionner ?

A s’occuper de tout, je ne suis pas sûr, il y a des gens qui sont spécialisés dans leur domaine et qui s’accrochent au quotidien à réaliser leur projet. Astus-Conseils est un bureau d’ingénierie culturel que j’ai créé pour justement accompagner les opérateurs culturels dans leur démarche de création, de formation et de diffusion. Il s’agit aussi de proposer nous-mêmes des formations, des activités sur toute la chaîne de valeurs, de la formation à la diffusion, en passant par la production et des études sur les politiques culturelles. C’est vrai que depuis un moment, il y a des efforts de professionnalisation qu’on voit sur les plateaux de tournage en terme de réalisateurs, de producteurs, de cadreurs. Avant, on pouvait voir que c’est le réalisateur parfois qui portait toutes ces casquettes. Cela se décante de plus en plus donc on ne peut pas être affirmatif qu’ils font tout à la fois.

En tant qu’administrateur culturel, à quel moment vous intervenez dans un projet ?

Pour ce qui touche au domaine des industries créatives, nous intervenons sur tous les projets, depuis le début. Généralement, les chefs de projets dans le domaine de la culture, ce sont les artistes eux-mêmes. Et quand ils ont une idée, la personne qu’ils mettent à contribution pour peaufiner l’idée et bien circonscrire les choses, c’est l’administrateur. S’il faut formater un projet, c’est aussi l’administrateur qui le fait. Il est sur toute la ligne du début jusqu’à la fin.

Propos recueillis par la rédaction. ©www.noocultures.info / mars 2022

Retranscription : Nadège Nikiema (Stagiaire)
Relecture : Dzifa Amée Atifufu

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1 Comment

  1. Intéressant ! Avez-vous des informations sur EcOFEST 2022 ? Cela promet d’être un événement majeur pour les arts et la culture justement …

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