Mamounata Nikiema, réalisatrice et productrice de cinéma : « Je vois des jeunes passionnés mais pressés »

Mamounata Nikiema, réalisatrice et productrice de cinéma : « Je vois des jeunes passionnés mais pressés »

BURKINA FASO – Avec sa structure « Pilumpiku Production » créée en 2011, Mamounata Nikiema forme et accompagne la jeune génération qui souhaite s’engager dans le domaine du cinéma. Pour elle, si les jeunes « cinéastes » sont pleins de bonne volonté, ils sont aussi pressés de connaître la gloire. Néanmoins, elle augure d’un bel avenir pour le secteur du cinéma au Burkina Faso.

Pilumpiku ou « Papillon » en Mooré. Très atypique comme nom pour une société évoluant dans le cinéma….

Quand je voulais créer la société, j’ai cherché plusieurs noms et ce qui me revenait en tête, c’était le symbole du papillon ; un insecte qui a une fonction mystique dans plusieurs sociétés africaines et même d’ailleurs. Ce qui m’intéresse chez le papillon, c’est sa  métamorphose : de l’œuf à la larve et ensuite à la chenille avant l’étape du papillon. Je me dis que le film, c’est aussi cela. On a d’abord l’idée du film, ensuite on écrit pour avoir le scénario ; on le met en images pour en faire un film, et enfin ce film parvient aux festivals. Pour moi, le film est comme un papillon qui vole et c’est ce qui m’a inspiré « Pilumpiku ».

Pilimpiku, c’est 11 ans dans la formation, la réalisation, la production cinématographique. Quel bilan faites-vous de ce parcours ?

Dès sa création, la vision et la ligne éditoriale de la structure, c’était vraiment d’accompagner des jeunes auteurs burkinabés et africains surtout dans le cinéma documentaire car c’est le genre qui me passionne le plus. Je pense qu’aujourd’hui l’objectif est presque atteint parce que la structure est arrivée à accompagner des auteurs burkinabè et même nigériens, et actuellement nous accompagnons deux réalisateurs : un Burkinabè et un Nigérian.

En termes de formation, la structure a commencé à s’impliquer à partir de 2012 dans des résidences d’écritures de Bobo-Dioulasso qui sont co-organisées par une association de documentalistes qui s’appelle Africadoc Burkina, une société de production, Les Films de Djabadjah qui est basée à Bobo-Dioulasso et le grand réseau DocMonde qui est basé à Lussas en France. Ces collaborations ont permis à la structure de grandir sur le plan de l’organisation des résidences, de l’accompagnement des auteurs et dans l’écriture de leurs projets de film.

En 2016, la structure s’est essayée à la fiction. On a accompagné une réalisatrice burkinabè sur un projet qui a était financé par l’O.I.F. (Organisation Internationale de la Francophonie, ndlr). Ce fut une belle expérience. La structure s’est dit qu’elle pouvait aussi accompagner des projets de fiction même si ce sont des projets qui demandent de grandes équipes et un financement assez conséquent pour la mise en œuvre, ce qui est différent du documentaire .

J’ai eu l’occasion de participer à la 2e édition de Afrique Créative, donc la structure a été accompagnée pendant plusieurs mois. La structure Pilumpiku Production est à un niveau où elle doit passer à l’échelle. Si  elle doit passer à l’échelle, il y a un besoin de structuration parce qu’il y a plusieurs projets et l’équipe doit se renforcer. Il y a aussi un besoin de diversification des activités parce qu’il y a des projets d’événementiels, des projets de magazines. On a aussi des projets de production à grande échelle au lieu d’attendre les appels à projets, les financements classiques où on peut développer d’autres stratégies.

Pour en revenir à la formation, que pensez-vous des jeunes que vous accompagnez ?

Je vois des jeunes qui sont passionnés, qui ont la rage de faire des films mais aussi qui sont un peu pressés. De fait, la phase d’apprentissage, si je peux l’appeler ainsi, est vite oubliée. Pour eux, parce qu’on a fait une résidence d’écriture, on se transforme rapidement en formateur d’écriture, de scenario ou parce qu’on a fait un ou deux plateaux en tant que 3e assistant ou stagiaire réalisation, on signe déjà dans son CV qu’on est réalisateur et on travaille déjà sur son 1er long métrage fiction.

C’est le constat que j’ai fait et je trouve souvent que c’est assez prématuré parce que moi-même par rapport à mon expérience, j’ai commencé depuis 2003. D’abord, par la critique au sein de l’espace du  Ciné- Club Fespaco, ensuite le Fespaco News en écrivant des articles dans le quotidien Sidwaya et autres. C’est par la suite que je me suis plus intéressée à la réalisation. Je me suis formé en écriture pour commencer, ensuite en allant à l’université.

Malgré tous les films que j’ai déjà réalisés comme courts métrages ou moyens métrages, je suis à mon 2e long métrage documentaire depuis 2003. Je suis dans le milieu et je n’ai pas encore mon 1er film fiction long métrage parce que je trouve que je ne suis pas encore assez prête. Il faut encore que je travaille, que j’écrive, que je fasse encore des stages de réalisation pour vraiment être prête.

Mon constat est qu’il y a la rage de faire des films, la passion, l’envie mais il y a aussi l’empressement qui fait que ça peut jouer sur la technique. Le cinéma, c’est aussi la technique. Autant un étudiant en comptabilité ne peut pas prétendre être expert en comptabilité et faire des audits; autant en tant qu’étudiant en cinéma; on ne peut pas prétendre réaliser un long métrage de fiction juste à la sortie de sa formation. Il y a un temps de pratique de terrain, de stages à faire. Et c’est une phase vraiment importante.

Mamounata Nikiema signant laissant un message sur la bâche de NO’OCULTURES après son interview le 14 avril 2022

Reconnu comme la capitale africaine du cinéma, quels sont les défis qui se posent aujourd’hui au Burkina Faso ?

Au niveau du Burkina, le 1er défi, c’est la structuration. On n’est pas assez structuré parce que la politique nationale  de la culture et  la stratégie nationale de la culture invitent les corps du métier de la culture à se structurer ; au niveau du cinéma, on est vraiment structuré avec une fédération nationale du cinéma avec des associations de corps de métiers. Mais toutes les associations de corps de métiers ne sont pas encore structurées. On a des maillons qui manquent dans la structuration et les associations qui existent déjà il n’y a pas mal de professionnels qui ne sont pas encore ralliés ; cela pose problème parce qu’on ne peut pas parler d’une seule voix.

Si la fédération dépose par exemple une requête pour tous les professionnels, on a encore d’autres voix, des individualités qui vont venir dire qu’ils sont réalisateurs ou producteurs indépendants et donc ne se sentent pas concernés. C’est de bonne guerre mais le hic, c’est que l’État actuellement ne parle qu’à des structures où on parle d’une seule voix pour réclamer par exemple un fond indépendant pour le cinéma. On en a en Côte d’Ivoire avec le FONSIC (Fonds de Soutien à l’Industrie Cinématographique, ndlr), au Sénégal avec le FOPICA (Fonds de Promotion de l’Industrie Cinématographique et Audiovisuelle), au Mali avec le FAIC (Fonds d’Appui à l’Industrie Cinématographique), mais ici au Burkina, pour l’instant on n’a pas un fonds pour le cinéma. Si nous devons en arriver à ce fonds au Burkina Faso, il faut d’abord qu’en tant que professionnels, on se structure et qu’on parle d’une seule voix.

Le 2e défi, c’est au niveau même de la structure de tutelle. Il faut par exemple donner plus d’indépendance à la Direction Générale du Cinéma et de l’Audiovisuel. Elle n’est pas assez indépendante et cela fait qu’elle n’arrive pas à travailler comme elle le souhaite ; elle ne peut pas accompagner les projets comme elle le veut parce que quand je vois par exemple des directions générales de cinéma dans d’autres pays qui sont carrément comme des centres nationaux de cinéma qui sont indépendants, qui peuvent aller co-produire des films par exemple ivoiriens, maliens, togolais. Ils ont cette indépendance mais ici notre direction générale de cinéma ne peut pas co-produire un film. Un projet ivoirien peut déposer une requête de financement auprès du Burkina Faso, même si ce projet est financé par la direction de cinéma burkinabè, on n’est pas co-producteur parce que par rapports aux textes, par rapport aux statuts, on finance un projet et c’est fini alors que quand cela devient un centre national de cinéma et qu’on est co-producteur, cela donne plus de force.

Au niveau africain, c’est de lancer un appel à la fédération panafricaine des cinéastes qui regroupent les cinéastes et les fédérations des cinéastes des différents pays. Ce dernier doit agir par rapport à la structuration et insuffler à son niveau un certain dynamisme. Du dernier congrès en 2019 au prochain, en 2023 probablement, combien d’accompagnement de cinéastes a été faits par exemple. Peut-e^tre que par manque de communication, on n’a pas les informations. Mais pour moi, au niveau africain, le défi est que la FEPACI puisse dynamiser les choses et engager des actions fortes.

Mais ne pensez-vous pas que les médias ont aussi un rôle à jouer. On constate peu d’engouements autour des questions de cinéma….

Je pense que le problème à ce niveau, c’est le centre d’intérêt des médias. Ce que j’ai remarqué, c’est que les médias sont centrés sur les informations généralistes et ils se dupliquent. C’est ce qui m’a poussé à créer Sulunsuku qui était au départ « Avant-Première » qui devait être un magazine sur papier et en ligne sur le cinéma et l’audiovisuel.

Pour moi, c’est l’actualité qui prime dans la plupart des médias. Et on n’a pas vraiment des médias qui ont une certaine indépendance éditoriale, qui leur permette de travailler comme ils veulent sur des sujets, sur des thématiques données. Cela fait qu’on a l’impression que la culture même, c’est en fonction des événements qu’on s’intéresse à tel ou tel domaine de la culture et c’est la même chose pour le cinéma.

Je prends le cas du Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, ndlr). C’est à partir du mois de septembre ou octobre, qu’on verra encore les médias s’y intéresser et produire des articles. Au Fespaco 2019 j’ai décliné l’invitation de quelques chaînes de télés pour participer à leurs émissions parce que je considère que ma structure, c’est 24h/24. Je peux communiquer sur ce que je fais mais si je peux apporter des éclaircissements à un moment donné, comme ce qu’on est en train de faire je suis partante, mais si c’est lié à un événement, on commence à dire “ah oui, il faut faire un zoom sur un tel, moi je dis non”. Il ne faut pas s’intéresser aux acteurs du domaine en fonction d’un événement. Il faut s’y intéresser par rapport à notre choix de production : on s’intéresse au domaine et on veut questionner qu’est-ce qui marche ? Qu’est-ce qui ne marche pas ? Est-ce que les acteurs en vivent ? etc. Ainsi, les gens vont être intéressés et ils vont s’ouvrir et c’est peut-être les meilleures productions qui peuvent permettre même à la structure de gérer ses charges fixes pendant un certain temps parce que ça va être demandé, redemandé et d’autres médias vont venir vers eux pour produire des éléments.

Propos recueillis par Hortense ATIFUFU ©www.noocultures.info

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