Kaya : "L'art peut encore nous sauver"

Kaya : "L'art peut encore nous sauver"

BURKINA FASO – “Terre ceinte”, projet initié et porté par les Récréâtrales, a connu son épilogue le vendredi 29 juillet 2022 à Kaya, au centre-nord du Burkina Faso. Un mois durant, il aura permis aux personnes fuyant le terrorisme et installées dans cette ville de retrouver le sourire et la dignité.

On se croirait à une fête foraine. Et on se serait volontiers laissé aller si on ne se rappelait pas qu’on se trouve à Kaya. Cette ville située au centre-nord du Burkina Faso est une des premières à accueillir les personnes déplacées internes fuyant les attaques de groupes armés dans les autres régions. Ce 29 juillet 2022, peu après 21 heures, femmes, hommes et enfants esquissent des pas de danses, sautillent, crient. Sans distinction aucune, mêlés à la vingtaine de comédiens, techniciens et autres invités. Au milieu, Aristide Tarnagda de l’Association Les Récréâtrales, dont le visage ébloui, ne laisse aucun doute sur son état d’âme du moment. La restitution du projet « Terre ceinte » organisée par sa structure connait ainsi un franc succès. Un mois déjà que les journées étaient rythmées par les répétitions dans les différentes sections ouvertes : Théâtre, Photographie, Danse, Peinture et Musique.

Témoin de cette restitution, le marché de Saamb Yaar au secteur 4 abrite un nombre impressionnant de personnes déplacées qui tentent tant bien que mal de se reprendre en main, de se reconstruire. Le temps du projet, elles ont pu se rendre utiles en participant aux ateliers. La restitution, moment de bilan et surtout de reconnaissance des efforts fournis, a permis de montrer les différents tableaux artistiques concoctés durant tout le mois. Du théâtre pour mettre des mots sur les atrocités vécues par ces personnes et clamer leur désir de liberté ; des photographies réalisées par des enfants pour montrer leur perception du monde mais aussi, de la peinture pour extérioriser et immortaliser leurs envies.

Art socia(b)le

Le marché de Saamb Yaar gardera longtemps encore les traces du passage des équipes des Récréatrâles pour cette deuxième édition de Terre Ceinte. Sur le long mur lui servant de clôture, les réfugiés se sont exprimés à travers la peinture. Encadrés par Blaise Patrix, la centaine de personnes s’est laissée allée en imagination, qui avec des messages d’espoir, qui des recommandations pour un meilleur vivre ensemble, qui des dessins qui interpellent et appellent à l’unité et à l’amour. Cette fresque murale devient ainsi un grand livre ouvert qui exorcise chaque personne y ayant contribué. Pour Blaise Patrix qui promeut depuis plusieurs années, l’art socia(b)le, c’est une expérience inédite. « L’engouement observé autour de cet atelier était extraordinaire. Les personnes avaient tant à dire. C’est une co-création spontanée où chacun se laissait aller pour s’exprimer et inviter à l’harmonie sociale », affirme-t-il.

Sur le mur très coloré du marché, différents dessins : une fleur pour exprimer la nostalgie de village délaissé ; une femme levant ses mains vers le ciel pour exprimer le deuil, ou encore une vache, un scorpion et d’autres animaux qui remplissaient  jadis leurs vies. On y trouve également le drapeau du Burkina Faso. Chaque dessin porte la signature de son auteur «en signe de reconnaissance », selon Blaise Patrix. « Il s’agit de faire renaître l’espoir en eux, ce sentiment d’être encore utile à quelque chose. C’est important pour que la vie continue », explique le peintre franco-burkinabè. Au-delà des œuvres, l’atelier peinture a permis d’expérimenter la solidarité des voisins comme ce menuisier qui n’a pas hésité à mettre à disposition son échelle.

Pourvoyeur d’espoir

Kaya sonne ainsi la mobilisation des artistes, emmenés par les Recréâtrales, pour tenter de semer l’espoir au sein des personnes déplacées internes. L’art, à travers ses outils, devient une sorte d’exutoire pour ces personnes malmenées par les circonstances de la vie. Dans la pièce de théâtre représentée à cette nuit de restitution, c’est leur vie qu’ont exposé ces comédiens de circonstance. Plus d’une cinquantaine de personnes ont ainsi fait la genèse des conflits, campé des scènes de guerre. Très attentif, le public a pu se rendre compte que les conflits naissent déjà au sein des foyers. Et que le dialogue et la tolérance sont ce qui peut permettre de les prévenir.

Mais, c’est sur une note d’espoir que prend fin la restitution avec le spectacle de danse, coordonné par le chorégraphe Djibril Ouattara. Scène de liesse, de communion où tous se retrouvent pour porter le message que finalement, vivre ensemble, c’est mieux. Pour Aristide Tarnagda, cette scène est emblématique. « On ne peut pas convoquer des gens qui ont vécu toute cette tragédie sans d’une part raconter cette tragédie. Mais on ne peut pas s’arrêter à la narration de cette tragédie. On est obligé, en tant qu’artiste, en tant que pourvoyeur de l’espoir, de dégager les horizons, d’envisager un avenir serein. C’est une façon de dire qu’effectivement, nous traversons des moments difficiles avec beaucoup de personnes qui sont en errance ou qui ne sont plus, mais que la vie doit se célébrer », confie le directeur des Récréâtrales.

La démarche des Récréâtrales trouve alors tout son sens. Et l’art qui transcende tout peut permettre de restaurer la dignité des refugiés. Cet art qui arrive à faire dialoguer toutes personnes même celles qui « ont basculé dans l’obscurantisme ». C’est ce message que porte chaque refugié ayant collaboré à ces différentes créations. Et la 12è édition des Récréâtrales, plateforme panafricaine d’écriture, de création, de recherche et de diffusion théâtrales, prévues du 29 octobre au 05 novembre 2022 à Ouagadougou sera encore l’occasion pour eux de le clamer haut et fort : « l’art peut encore nous sauver ».

Eustache AGBOTON, de retour de Kaya ©www.noocultures.info

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