Gestion des salles de cinéma : le paradoxe burkinabè

Gestion des salles de cinéma : le paradoxe burkinabè

www.noocultures.info – De 59 salles de cinéma dans les années 80, Ouagadougou, souvent désigné “capitale du cinéma africain” ne compte plus que 2 salles fonctionnelles à temps plein. Qu’est ce qui est à l’origine de cette situation ? Comment y remédier ? La problématique des espaces de diffusion de films au Burkina est abordée dans cet entretien avec Rodrigue Kaboré, président des exploitants de salles de cinéma du Burkina.

Noocultures.info : Quels étaient les objectifs qui sont à la base de la création des salles de ciné dans les quartiers de la ville de Ouagadougou ?

Rodrigue Kaboré : Je répondrai à cette question en deux points. Il s’agissait de rapprocher les salles des cinéphiles. Cependant, avec l’agrandissement de la ville de Ouagadougou, ce n’est évident pour un cinéphile de quitter le quartier de Bassinko pour aller suivre un film au centre-ville. Ce que nous constatons de nos jours c’est que la ville s’est agrandit et les salles n’ont pas suivie. Je ne peux pas vous citer le nombre de couples qui se sont formés grâce à une salle cinéma ou encore le nombre de personnes sui ont obtenu du boulot grâce au cinéma. C’est tellement extraordinaire que c’est le seul endroit où vous pourrez rencontrer un ministre assis à coté d’un vendeur d’eau minéral ou d’un mécanicien assis à côté d’un directeur général par exemple. C’est vraiment une chose à consolider et à maintenir.

La gestion de ces salles dans les quartiers incombait à qui à leur création ?

Ces salles de cinéma appartenaient à la société nationale d’exploitation cinématographique du Burkina (SONACIB) qui avait le monopole de l’exploitation et de la distribution au Burkina Faso. Ces salles étaient donc étatiques. C’était une volonté politique du capitaine Thomas Sankara qui voulait faire du Burkina la capitale du cinéma Africain. À la suite de la faillite de la SONACIB pour des raisons de mauvaise gestion, les anciens travailleurs de la société et des privés ont repris la gestion des salles. Le ciné Émergence de Wemtenga est à ce jour gérée par exemple par un travailleur déflaté de la SONACIB. Nous exploitants actuels, avons hérité de ces salles déjà en mauvais état avec des arriérés de factures et nous nous sommes battus pour tenir autant que faire se peut et empêcher la vente de certaines d’entre elles.

Nous assistons aujourd’hui à l’abandon et au délabrement de ces salles. Qu’est ce qui est à l’origine de cette situation ?

 

Rodrigue Kaboré, président des exploitants de salles de cinéma du Burkina

C’est une situation vraiment déplorable. Au Burkina, on est passé de cinquante-neuf salles nationales à quatre salles de cinéma fonctionnelles. Il y a le ciné Neerwaya, le ciné Burkina, le ciné Émergence de Wemtenga et le ciné Espoir de Tampouy. Si l’on ajoute les deux salles françaises de Canal Olympia, nous en sommes à un total de six. Au total, il n’y a donc que 4 salles de ciné nationales fonctionnelles et parmi ces quatre, seul deux fonctionnent à temps plein : le ciné Neerwaya et le ciné Burkina. Cela veut dire qu’il y a vraiment un sérieux problème. Cela est dû à un manque d’accompagnement de ces salles. Il faut un accompagnement de particuliers ou de l’état pour la rénovation de ces salles parce qu’il ne faut pas oublier que nous avons des investissements lourds. A titre d’exemple, pour l’achat des vidéo projecteur numérique nouveau pouvant servir à la diffusion de films via internet, vous n’en avez pas moins pour moins de 80 millions de FCFA et s’y l’on ajoute l’installation, la facture peut atteindre rapidement plus de 120 millions de francs. A cela s’ajoute le les taxes. Sur un ticket d’entrer au Burkina, il y a 37,5% de taxes, ce qui est énorme. Nulle part au monde il n’existe cela. Ce qui veut dire que sur un ticket d’enter de 1500F, si vous déduisez la taxe il reste 1100F à repartir entre le producteur du film qui va passer et la gestion de la salle à savoir les frais d’électricité, d’entretien, de gestion du personnel et trouver d’autres film. De ce point de vu, la règlementation en vigueur contribue à la fermeture des salles de ciné. A respecter cette réglementation, tu ne peux pas ne pas fermer ta salle. Et cela, je l’ai devant les impôts et devant la mairie. Aussi, il faut ajouter que ces salles périphériques ne sont pas couvertes. Ce sont donc des salles qui dépendent beaucoup du climat et de la clientèle qui y vient. Aujourd’hui on ne peut pas demander aux cinéphiles de suivre un film sur des chaises en fer au risque d’abimer leurs vêtements ou de suivre un film dans une salle infestée de moustiques. Par ailleurs, on note un problème de gestion. La plupart de ces salles ont été reversées aux mairies qui n’ont pas de budget conséquent pour la rénovation des salles. Il y’a des mairies où la rénovation des salles de cinéma fait deux fois le budget de la mairie. Ne soyez donc pas surpris que ces salles de quartiers soient aujourd’hui à l’abandon. Certaines auraient même été vendu sans l’intervention de l’association des exploitants de salles de ciné.

Pensez-vous que ces salles peuvent aider le cinéma africain à prendre son envol ?

Bien sûr. Si nous avons ne serait-ce que 10 salles au Burkina, cela va booster la production de films. Moi je sors actuellement quatre à cinq films par an. S’il y a assez de salles pour les diffuser, je vais augmenter ma production. Si j’ai un film qui sort dans 10 salles et que dans chaque salle j’ai 1 million de FCFA par semaine, je peux rentabiliser rapidement la production d’un film à petit budget et commencer la production d’un autre. Ce sont les salles de cinéma de quartiers qui ont fait la force du Nigéria où vous pouvez trouver des salles de 100 ou 200 places dans les quartiers. Si nous adaptons une telle politique au Burkina, évidemment que cela pourrait résoudre les problèmes d’exploitation. Cela va également permettre de diffuser les films étrangers et ainsi permettre à nos réalisateurs de se comparer, d’en tirer le meilleur et d’améliorer les productions. On pourra ainsi sentir une évolution et une amélioration dans la qualité des films.

 

Si tant est que ces salles peuvent être réhabilitées et recevoir à nouveau des programmations, quelle stratégie, selon vous, l’on peut mettre en place pour réussir une telle action ?

La stratégie viendra de la relecture des textes règlementaires sur le cinéma. Cette relecture devra impliquer tous les acteurs concernés : producteurs, réalisateurs, techniciens, distributeurs et exploitants de salles de cinéma. Cela permettra de définir clairement les charges et les obligations. Il ne faut pas aussi oublier la question des taxes. La plupart des acteurs demandent la diminution des taxes afin de permettre au secteur de se relever. Il faut également un accompagnement des institutions financières. Malheureusement ces dernières ne financent pas notre milieu peut-être par manque d’information sur la question de l’exploitation des salles de cinéma ou du fit du coup élevé de l’investissement. Il faudra également revoir la gestion de certaines salles car 80% des salles de cinéma ont été reversées aux mairies alors que l’on sait que le coût de rénovation de certaines salles pourrait largement dépasser les budgets annuels de certaines communes de notre pays.

 

C’est désormais un secret de polichinelle en ce sens que le cinéma africain accuse du retard. Mais en Afrique et surtout au Burkina Faso, il y a des événements qui valorisent ou célèbre le cinéma sous toutes ses formes et nous n’avons pas d’espace de diffusion. Que pensez-vous de ce paradoxe ?

 

C’est vraiment un paradoxe incroyable que j’ai du mal à m’expliquer. J’ai même l’impression que cela ne gêne pas les autorités et les acteurs du 7e art. On ne pas continuer à encourager les productions petits et grands budgets, continuer à encourager la production des jeunes et ne pas avoir d’espaces pour rentabiliser les films. Si on alloue par exemple 1 milliard à un producteur, c’est que logiquement il devrait y avoir la possibilité de donner 500 millions de FCFA à l’exploitant. Si un film est tourné avec un matériel adéquat de dernière génération, il faudrait qu’au rendu, le cinéphile puisse être content de voir des images et d’écouter un son parfait à l’écran. Les efforts des producteurs et réalisateurs ne peuvent pas être rendus à l’écran avec un vidéo projecteur de moins de 2 millions. L’état Burkinabè doit donc nous accompagner à résoudre ce paradoxe.

Propos recueillis par Samira Samandoulgou & Julien Tohoundjo ©www.noocultures.info

laissez un commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.