Financement public de la culture : ce qu’il faut retenir de l’expérience burkinabè, selon Alphonse TOUGOUMA

Financement public de la culture : ce qu’il faut retenir de l’expérience burkinabè, selon Alphonse TOUGOUMA

www.noocultures.info – C’est en 2016 que le Burkina Faso met en place le Fonds de Développement Culturel et Touristique (FDCT). Placé sous tutelle technique du Ministère en charge de la culture,  il a pour mission principale d’offrir aux secteurs culturels et touristiques, un accompagnement financier et technique pour assurer le développement des industries culturelles et touristiques. Quels sont les impacts du fonds ? Quel est l’état des lieux du financement public de la culture au Burkina Faso ? De passage dans nos locaux, Alphonse TOUGOUMA, le Directeur Général s’est prononcé sur ces sujets. Entretien.

 

Le Fonds de développement culturel et Touristique vient de lancer le 2e appel à projets du Programme d’appui aux industries créatives et à la gouvernance de la culture (PAIC-GC). Quelles sont les spécificités de ce programme par rapport aux autres mécanismes de financement du Fonds ?

Spécifiquement, il faut dire que c’est un programme qui vise à accroître la dimension économique de la culture. Il s’établit sur des filières locomotives que sont le cinéma et l’audiovisuel, les arts de la scène, l’artisanat d’art et le design. Nous mettons l’accent sur ces trois filières avec le pari que leur accroissement peut entraîner plus facilement les autres.

L’autre spécificité de ce programme par rapport à nos mécanismes de financement est que cette fois-ci, nous subventionnons les entreprises pour stimuler la croissance. On veut donner une « bouffée d’oxygène » aux entreprises afin de leur donner un peu plus de force pour créer, pour produire et pour diffuser.

Dernier élément, c’est un détail mais pas des moindres. Habituellement, nos financements s’arrêtent à dix millions (10.000.000 F CFA) en ce qui concerne les subventions. Cependant, pour ce programme, nos financements vont de dix millions à trente-neuf millions (39.000.000 FCFA), au-delà donc de notre seuil habituel.

Ce programme est présenté comme une aubaine pour la structuration et le développement des industries créatives au Burkina. Quel est le bilan après la mise en œuvre du 1er financement ?

Le premier appel à projets a permis de financer 74 projets pour plus d’un milliard cent mille (1.000.100.000 FCFA). Il faut noter que nous avons reçu 417 dossiers et si nous ne voulions financer que ceux qui ont eu la moyenne, nous aurions pu prendre 214 projets au vu de leur qualité. Cela veut dire que nous avons financé nettement en deçà de ceux qui avaient la possibilité de lever ces financements.

Pour les 74 projets financés, 23 projets sont entièrement achevés et les autres sont en cours d’achèvement ou en cours d’exécution. Mais je peux vous rassurer que tout le monde a démarré et qu’aujourd’hui il y a quand même des résultats satisfaisants. Vous avez pu voir le film « De plus en plus loin » sur Canal+, qui est un financement du fonds. De même, il y a quelques jours, l’entreprise Anne’C Couture du créateur et styliste Sébastien Bazémo était en renforcement des capacités. Le créateur burkinabè a fait venir une styliste de renom qui est dans de grandes maisons de couture pour renforcer les capacités des acteurs de la mode de notre pays. Nous pensons en tout cas que de manière globale les fonds sont utilisés à bon escient.

On l’évoquait plus haut, le fonds propose une diversité de soutien aux acteurs culturels. Quels sont-ils ?

Le fonds a deux volets : le volet crédit et le volet subvention. La subvention est destinée spécifiquement aux associations et assimilés. Le prêt est destiné aux entreprises, même si avec le programme d’appui aux industries créatives et à la gouvernance de la culture, on prend en compte les entreprises. Mais au niveau du fonds, on fait la part des choses.

Au niveau des prêts, nous avons ce qu’on appelle des avances sur recette. En 72h, nous mettons à leur disposition entre un et dix millions (1 et 10 000 000 FCFA) pour leur permettre de capter une opportunité. On a aussi le prêt classique d’un à cent millions (1 à 100 00 000 FCFA) et nous sommes en train de développer un produit qui est la garantie au prêt.  Avec ce produit, si nous n’avons pas suffisamment de ressources, nous pouvons vous accompagner auprès d’une structure afin de vous permettre de lever les financements et nous partageons la garantie avec la structure en question.

Enfin, nous avons dans notre catalogue, un certain nombre de projets et quand l’occasion nous est offerte, nous les présentons à nos partenaires. A cet effet, en 2018, nous avons pu présenter un certain nombre de projets lors des Journées économiques et culturelles du Burkina au Canada.  Avec le Conseil canadien pour l’Afrique, nous avons pu présenter un certain nombre de projets de l’ordre de 214 milliards qui consistaient à construire des infrastructures, à améliorer la qualité des produits ainsi que les normes. Ce sont les quatre produits au niveau du prêt.

En ce qui concerne la subvention, nous soutenons la chaîne de valeur, la création, la production et la diffusion avec un accent mis sur le renforcement des capacités. Ici, il ne s’agit pas du volet marchand. On considère que le porteur ne tire pas de bénéfice immédiat du projet. Par exemple, lorsque vous renforcez les capacités des guitaristes, cela participe à renforcer l’industrie de la musique. En tant que porteur de projet, vous n’êtes pas en train de vous faire un bénéfice mais en termes d’accroissement ou de professionnalisation de la musique, vous apportez quelque chose. D’une façon ou d’une autre, on considère qu’elle permet de produire la matière première que les entreprises vont capter pour le développement du secteur.

Finalement, quand on parle de financement public de la culture en Afrique de l’ouest francophone pour le cas qu’on connait, n’avez-vous pas l’impression que pour les acteurs, c’est de l’assistanat ? Comment expliquez-vous cette perception ?

Cette perception caractérise aussi le niveau du développement du secteur. Et pour le moment, cela ne peut être que de l’assistanat parce que les acteurs sont dans une logique d’assistanat. J’ai connu, dans ce pays, des subventions de 30 000, 50 000, 100 000 FCFA au profit des acteurs culturels. La mise en place du fonds est déjà une révolution. D’abord, en matière de volume de financement parce que nous ne finançons pas à moins d’un million. Nous ne voyons pas en quoi un projet qui se veut structurant peut coûter moins d’un million.  Vous prenez simplement un billet d’avion pour aller à une foire ou à un festival, c’est déjà entre 700 000 FCFA, 800 000 FCFA. Vous ajoutez les frais de route, et vous n’êtes pas à moins d’un million de francs CFA.

Et ce qui est très important, c’est la mise en place un dispositif de suivi-évaluation. Chaque projet que nous finançons, nous l’évaluons au fur et à mesure. Et il y a des effets très perceptibles même si nous ne pouvons pas encore évaluer l’impact parce que nous sommes à la cinquième année de financement. Si les acteurs veulent aujourd’hui qu’on dépasse l’assistanat, il va falloir aussi que nous puissions être à la hauteur de financement plus conséquent. Donc l’exercice que nous sommes en train de faire avec le fonds actuellement, c’est d’évaluer nos actions des cinq dernières années. Cela nous permettra de voir quelle orientation donner désormais au financement. Mais nous devons travailler à rendre ce financement beaucoup plus efficace et plus équitable.

Pour autant, n’est-ce pas la forme même des fonds mis en place par l’état qui pose problème, notamment, quand on entend parler de “Fonds d’aide” dans certains pays ?

J’ai un doyen qui dit souvent que lorsqu’un fonds public est créé, c’est qu’il y a un problème. En ce qui concerne la culture, c’est parce que le secteur financier n’a pas pris en compte son financement qu’il fallait créer ce fonds. Aujourd’hui, on n’a pas besoin de créer un fonds pour donner des prêts aux fonctionnaires. Le système bancaire s’en est déjà approprié. A notre niveau, un des objectifs de notre plan stratégique de développement, nous travaillons de telle sorte que le système financier puisse s’impliquer véritablement dans le financement de la culture.

Aujourd’hui, lorsque vous avez une convention de financement avec le Fonds, vous pouvez lever des fonds additionnels dans les banques, ce qui constitue déjà une avancée.

Aujourd’hui, je peux vous assurer que le secteur de la culture est très porteur. Il nous appartient de prendre conscience que c’est l’une des portes de sortie pour un pays comme le nôtre. Le Burkina Faso, c’est l’économie de services qui peut être notre chance et il faut travailler à cela. Par exemple, le premier lingot d’or d’Essakane (IAMGOLD Essakane SA, société minière canadienne située dans le sahel au Burkina Faso, ndlr) produit ici ne peut plus être localisé, mais nous continuons d’écouter les créations musicales des années 40.

Autrement dit, la création artistique, vous pouvez le vendre à plusieurs endroits et durant plusieurs années. Alors qu’un lingot d’or, aussi gros soit-il, dès que vous le vendez, vous récupérez l’argent en une fois. La création artistique peut être vendue partout, sans limite, car celle-ci naît de l’imagination et il n’y a pas de limite à l’imagination. Quand vous imaginez, vous créez. Quand vous créez, vous produisez. Quand vous produisez, vous vendez. C’est la plus-value et c’est ce qui induit le développement économique.

Ces dernières années, il est de plus en plus question d’industries culturelles et créatives. L’environnement burkinabè et plus généralement ouest africain est-il propice à la compréhension et à l’acceptation par les acteurs de ces nouvelles formes de gestion du secteur des arts et de la culture ?

Vous savez, chaque fois qu’on professionnalise ou qu’on innove, il est difficile de mobiliser tout le monde. Mais il le faut, quand on décide d’aborder la dimension économique de la culture. On n’a pas d’autres choix que de travailler à améliorer la qualité, parce que l’offre dépend aussi de l’acheteur et de plus en plus nous achetons de la qualité. J’aime dire que le patriotisme a des limites lorsqu’il s’agit de payer un produit. Le produit doit être d’une certaine qualité, répondre à une certaine norme. Il doit me plaire pour que je le consomme.

Quand je prends l’exemple de notre Faso Danfani, vous verrez que le tissu est de plus en plus fin. Il y a une dizaine d’années, on n’avait pas cette préoccupation de finesse. Nous étions dans nos gros boubous qui nécessitaient beaucoup de fils mais actuellement, le style et le design ont changé. Et vous voyez que sur le marché, le Faso Danfani se porte de mieux en mieux.

Le financement participatif ou crowdfunding peut-il être une alternative à explorer par les acteurs pour la mise en place de leur projet ?

Tout dépend de l’approche. L’année surpassée, lors d’un 11 décembre (fête nationale du Burkina Faso, ndlr), j’avais suggéré de changer nos formes de construction des Cités des forces vives. Au lieu de prendre l’argent pour faire des bétons, on pouvait faire un crowdfunding des fils de la région et utiliser les sous collectés pour financer des secteurs porteurs. J’avais proposé à l’époque, des infrastructures culturelles et touristiques, des aménagements touristiques, des centres de production et de diffusion, etc. Aujourd’hui on construit ces cités et ce sont les salamandres qui l’occupent. Je me rappelle que le ministère de l’Economie était sur un projet de ce genre mais je ne sais pas à quel niveau il se trouve. Le crowdfunding est un mécanisme vers lequel il faut aller.

Nous avions pensé à un crowdfunding de 15 milliards pour financer le Fonds de développement culturel et touristique. Mais les choses sont très difficiles à mettre en place. Nous avions imaginé une certaine taxation sur les boissons industrielles pour les reverser dans le financement de la culture. Pourquoi les boissons industrielles ? Parce qu’aujourd’hui, la culture permet de vendre ces boissons. La musique qui se joue quelque part fait vendre ces produits. Alors, plus nous aurons des productions artistiques de qualité, plus ces produits seront vendus. Ensuite, c’est la taxation sur les téléphones mobiles. Il faut explorer ce secteur pour pouvoir alimenter le financement de la culture.  En plus du crowdfunding, nous sommes en train de voir comment ces nouveaux produits peuvent contribuer à améliorer la qualité artistique.

La situation politique récente du pays a eu un impact sur les activités du Fonds notamment dans le processus d’évaluation des projets soumis pour financement dans le cadre des appels en cours. Quelle est la situation actuellement ?

On peut dire que les choses sont en train de se normaliser. A un certain moment, les secrétaires généraux étaient chargés de l’expédition des affaires courantes, suite aux évènements du 24 janvier 2022.  Et on ne pouvait pas prendre de nouveaux engagements. Nous avons perdu presque 4 mois dans cette situation. C’est déplorable mais ce n’est la faute à personne. Dans la vie des nations, il y a des hauts et des bas. Il y a eu des moments où on était tous tranquille dans ce pays. Il n’y avait pas de barrière policière d’une ville à une autre. Aujourd’hui, les choses sont en train de se normaliser et nous avons foi que les moments difficiles permettent de rebondir efficacement. Nous espérons que dans les semaines à venir, nous allons délibérer pour les 3 appels à projet que nous avons lancés. Et nous venons de lancer l’appel à projets pour le Programme avec l’Union Européenne. Ce sont des signes que les choses sont en train de se normaliser.

Propos recueillis par Dzifa Amée Atifufu ©www.noocultures.info / avril 2022

Retranscription : Bibata Diallo Sanogo (Stagiaire)

Copyright / Photo de couverture : Job Ouedraogo / Vision Associée.

 

laissez un commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.