Chaîne du livre : l'agent littéraire, cet intermédiaire trop encombrant ?

Chaîne du livre : l'agent littéraire, cet intermédiaire trop encombrant ?

www.noocultures.info – Entretien avec Pierre Astier, sacré meilleur agent littéraire international, en mars 2019, à la Foire du Livre de Londres. Après une quinzaine d’années dans l’édition, notamment à la tête du célèbre “Serpent à Plume”, Pierre Astier s’est reconverti en agent littéraire depuis 13 ans. Invité dans le cadre de la 15ème édition de la Foire Internationale du Livre de Ouagadougou (FILO) pour partager ses expériences avec les acteurs de la chaîne du livre, il s’est prêté à nos questions. Sans tabous.

Noocultures.info : En quoi le métier d’agent littéraire est-il différent de celui d’éditeur ?

Pierre Astier : C’est très simple. L’agent littéraire est un intermédiaire qui ne produit rien d’autre qu’un contrat entre deux signataires que sont le vendeur qui est l’auteur et l’acquéreur qui est l’éditeur ou le producteur de cinéma ou de télévision. Donc, la différence principale est avec l’éditeur qui de son côté acquiert des droits d’édition et de publication et produit des livres, pour ensuite en faire la promotion et les vendre. L’agent littéraire est en amont, avant qu’il y ait cession de droits. C’est aussi lui qui organise la cession de droits, c’est-à-dire le contrat qui va lier durablement ou durant un certain nombre d’années l’auteur et l’éditeur ou l’auteur et le producteur.

Qu’est ce qui a rendu nécessaire l’officialisation de ce métier, parce qu’on s’entend que ce n’est pas un métier qui existait dans la chaîne du livre?

Selon moi, il y a deux aspects. Le premier, c’est qu’un manuscrit peut faire objet de multiples exploitations, c’est-à-dire édition papier, édition numérique, traduction, adaptation au cinéma, à la télévision ou encore au théâtre. Il y a de multiples exploitations possibles et un auteur peut avoir besoin d’être conseillé pour imaginer ce que va devenir son texte. Et donc je dirai que le bon agent (il n’y a pas que de bons agents) doit être un peu un expert en diffusion d’un texte, auprès d’un éditeur (il n’y a pas que de bons éditeurs) qui va imprimer, faire la promotion et vendre.

Ensuite, il y a différents types d’exploitations et pour les apprécier, les gérer, l’expertise d’un bon agent est vraiment très importante pour un auteur qui a du potentiel. Il y a des auteurs qui ont un petit potentiel comme il y en a qui ont un grand potentiel. Un grand potentiel parce que l’auteur est très doué, parce qu’il est ambitieux, parce qu’il se projette loin, il veut avoir des lecteurs. S’il est à la hauteur de ses ambitions, ce qui n’est pas non plus toujours le cas, l’agent peut être un expert très utile et occuper une place qu’un éditeur ne peut pas nécessairement occuper aujourd’hui ; ceci dans la mesure où un éditeur va être pris par un marché domestique.

L’agent va prendre un peu de hauteur, avoir une vision plus globale, donc on entre dans ces notions de mondialisation, de globalisation, etc. Une vision un peu plus globale de ce qui peut se passer avec un texte et donc c’est cette expertise-là que bien évidemment des agents américains, des agents allemands, anglais, italiens, espagnols peuvent apporter à l’auteur, l’accompagner, le guider pour que le potentiel qu’il détient puisse s’épanouir et bien se réaliser.

Un agent litteraire a donc besoin des éditeurs pour bien faire son travail ?

En effet, nous avons besoin de l’éditeur qui est un partenaire essentiel. Et d’ailleurs une des expertises principales de l’agent littéraire, c’est une connaissance du monde de l’édition, national et international. Dans notre agence (Astier-Pécher Literary & Film Agency, ndlr), nous avons une base de données de près de 7000 contacts, ce qui demande beaucoup de travail de mise à jour permanente. C’est une expertise qu’un agent peut et doit avoir. Et quand un auteur frappe à la porte de l’agence, même s’il ne connaît pas le détail de nos compétences et expertises, il sait à priori qu’on a des relations et des contacts.

En définitive, pourquoi un auteur devrait s’adresser à un agent littéraire plutôt que directement à un éditeur, comme c’est la pratique aujourd’hui surtout en Afrique?

Pour toutes les raisons que je viens d’énumérer qui sont que l’agent est un spécialiste qui connaît les éditeurs, les producteurs d’images, etc et qui pourra d’abord faire un diagnostic sur un texte. Il saura dire si un texte a ou non un certain potentiel ; a besoin d’être amélioré ou pas ; doit rester dans un tiroir parce qu’il n’est vraiment pas très bon… L’agent peut donc être le premier « diagnostiqueur » ou premier lecteur pour un auteur.

Quand vous dites ça, on peut vous opposer le fait que dans une maison d’édition, on a le secrétaire éditorial par exemple, dont le rôle, à priori, est de réceptionner les manuscrits et de les diagnostiquer. Finalement, l’agent littéraire n’est-il pas en concurrence avec les maisons d’édition telles qu’on les connaît aujourd’hui ? Puisque là, vous récupérez pratiquement tout ou partie de leur travail…

Tout non, une partie oui. Encore qu’on est très loin du modèle américain ou anglais où les agences ont des lieux où le manuscrit est travaillé pour être livré clés en main à l’éditeur qui n’y touche plus guère. On est très très loin de ce modèle qui en plus n’est peut-être pas le modèle que personnellement, j’affectionne. Même s’il y a de grands livres qui paraissent aux Etats-Unis et qui sont nés dans les mains d’agences littéraires.

Moi, je suis un peu traditionnel de ce point de vue. Je pense qu’il n’est pas souhaitable de se substituer à l’éditeur. A mon stade, je n’ai pas envie de me substituer à l’éditeur. Je crois en la capacité d’un éditeur à continuer d’améliorer un texte avec l’auteur. Donc, nous commençons un travail qui se poursuit avec l’éditeur. Ce qui fait que c’est une relation tripartite. Et cette relation tripartite n’est pas excluante de l’un des trois. Cela doit être une fructueuse collaboration.

Personnellement, je n’ai pas envie non seulement de me substituer, mais d’écraser d’un prétendu savoir, de ma suffisance ou je ne sais quoi encore l’éditeur et de la même façon je n’ai pas envie que l’éditeur me mette de côté. Je veux qu’on avance ensemble.

Mais l’auteur reste au centre de votre intérêt, n’est-ce pas ?

Oui… Mais je ne veux pas non plus que l’éditeur ne soit qu’une sorte d’imprimeur ou perde de l’argent ou qu’il se trompe et fasse fausse route. Au contraire, je veux que l’éditeur gagne de l’argent, se retrouve au bout du compte et soit content et fier d’avoir un tel livre dans son catalogue.

Comment se rémunère l’agent littéraire ?

L’agent se rémunère avec des commissions sur les droits d’auteurs.

Cela ne réduit-il pas les revenus de l’auteur ?

Non, on contraire, ça s’ajoute. C’est important ce que je vous dis là, parce qu’il y a plein d’auteurs qui croient que ça réduit leurs revenus. Nous ajoutons la commission. Nous négocions des droits et dans le calcul global, nous ajoutons notre commission.

Expliquez-nous un peu Comment ça marche exactement…

La commission est de 15 à 20% des droits. Pour une avance de 1000 euros, nous prélèverons 150 euros, si c’est un éditeur Français et un texte français. Nous prélèverons 200 euros si c’est un éditeur étranger qui a une traduction. Sur des droits d’auteurs qui varient de 7 à 15 % du prix public hors-taxes, notre commission sera prélevée sur les droits dus, à commencer par l’avance sur droits. Eustache, à votre calculette !

Je ne manquerai pas. Pour en revenir à votre agence, comment arrivez-vous à faire un maillage du monde ? Avez-vous des représentations ?

Nous recevons des manuscrits de partout; à commencer par les francophones. Mais aussi d’Asie, d’Europe centrale, d’Amérique latine, du monde arabe, etc. Il y a plusieurs sources. La première, ce sont les manuscrits qui nous sont envoyés. On en reçoit chaque jour plusieurs. Par ailleurs, tous les jours, il y a des traducteurs qui viennent vers nous en disant : « j’ai un auteur de tel pays que j’aimerais bien vous proposer ».

Nous pouvons passer des commandes aussi. Ça c’est « notre » côté éditeur : détecter des sujets et des thématiques et les proposer à des auteurs. Nous avons un « Bureau Asie » très actif en la personne de Jérôme Bouchaud, et un « Bureau Afrique » très actif en la personne de Raphaël Thierry. Les marchés du livre dits « développés » nous importent car pour la vie d’un texte ils comptent. Mais les marchés « en développement » nous passionnent car le livre c’est la culture, l’éducation, la formation et, au final, la dignité. Aider au développement des marchés du livre en Afrique nous importe au premier chef.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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2 Comments

  1. C’est un rôle indispensable. Je souhaite confier un livre à M. Astier. Il vient d’être publié et participe en ce moment au Grand prix littéraire d’Afrique noire. Le titre est “Présidente contre vents et marées” aux Éditions Nambekan en Côte d’Ivoire.

    1. Bonjour Monsieur Anghoura,

      Nous vous remercions pour votre commentaire. Nous transmettrons votre message à Monsieur Astier, qui se chargera probablement de vous contacter.

      Merci. Et agréable dimanche.

      L’équipe éditoriale

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