Burkina Faso : « L’éducation aux arts et la culture, une solution pour recoudre le lien social »

Burkina Faso : « L’éducation aux arts et la culture, une solution pour recoudre le lien social »

www.noocultures.info – Entretien avec Boniface Kagambega, Directeur artistique du festival des arts de rue Rendez Vous chez Nous dont la 11è édition se tient du 1er au 16 février 2020, autour du thème « Culture et lien social – Ensemble, ça va mieux ». Dans un contexte sécuritaire fragile, les artistes burkinabè se mobilisent de plus en plus pour faire de la culture, un levier de cohésion sociale. Avec grandes difficultés parfois.

Noocultures.info : Depuis quelques années, les différents thèmes du festival mettent l’accent sur l’importance de la culture dans la cohésion sociale. Si en 2019, pour la 10è édition, il était question de « Mobiliser pour le dialogue et la résilience », cette année, le thème du festival est « Culture et Lien social – Ensemble, ça va mieux ».  Est-ce une manière de proclamer que la culture est importante pour le tissu social ?

Boniface Kagambega : Effectivement. Au niveau du Collectif ACMUR et du festival Rendez Vous Chez Nous, nous en sommes conscients depuis des années. C’est d’ailleurs ce qui sous-tend la création du collectif et du festival Rendez Vous Chez Nous. ACMUR, c’est pour dire que nous avons assez des murs. Nous sommes nés pour travailler pour la démocratisation et la décentralisation des arts.

Démocratisation pour que la culture soit accessible à toutes les couches de la société et décentralisation pour que les représentations ne se fassent pas seulement à Ouagdaougou ou dans les grandes villes. Nous avons donc compris depuis que la culture doit descendre vers le public pour jouer son rôle de ciment social.

C’est ce qui justifie également le choix des thèmes du festival, chaque année. On s’est rendu compte que malgré nos démarches, tout le monde n’a pas encore pris la mesure de ce que sans la culture, nous allons dans le décor. C’est pourquoi depuis quelques éditions, et en particulier, depuis l’année dernière, nous le martelons : la culture est la solution.

Dans les faits, comment cela peut-il se démontrer ? N’est-ce pas justement à ce niveau que se pose le problème à savoir qu’on n’arrive pas à se rendre compte de l’impact de la culture sur le lien social ?

Boniface Kagambega, Directeur artistique du festival Rendez Vous Chez Vous en février 2020 à Ouagadougou ©Eustache Agboton / noocultures.info

Poser la question de cette manière est pour moi prendre le problème dans le mauvais sens. Et c’est dommage. On s’est longtemps attardé uniquement sur les impacts économiques de la culture pour se demander ce qu’on gagne à promouvoir les arts auprès des populations. Et pendant ce temps, on a négligé l’aspect social. Tout le monde est conscient de l’impact de la culture sur le tissu social.

Dans nos pratiques artistiques au niveau du collectif, nous allons au plus près des populations, dans les écoles, etc. Nous faisons de la médiation culturelle avec les élèves, nous donnons des représentations, et nous écoutons les populations. Partout où nous sommes passés, nous nous rendons compte que non seulement la culture est un droit universel mais aussi qu’on a longtemps oublié de le faire valoir.

En 2019, tout au long de l’année, nous sommes allés à Kaya, à Dori ou encore à Kongoussi. Il nous est arrivé lors de nos représentations de régler des situations latentes. En effet, un des outils que nous utilisons qui est le théâtre-forum ou le théâtre d’intervention sociale permet au public de s’approprier les thèmes du spectacle à travers un débat qui aboutit à la résolution des conflits exposés. Avec la culture, on arrive à aborder facilement les sujets qui fâchent. La Culture « corrige les mœurs en riant », vous le savez.

Il s’agit donc de positionner la culture comme une des pistes pour recoudre le lien social…

C’est le défi. Notre démarche n’est pas de dire que c’est la seule voie à suivre ou de minimiser ce qui se fait sur le terrain. Mais nous pensons que c’est aussi une piste à explorer. Pour cette édition du festival, nous avons initié par exemple Les Préalables qui ont consisté à programmer des spectacles dans 8 lieux (maisons de jeunes, écoles et université).

Mais en amont, nous avons formé des encadreurs qui ont travaillé avec les élèves et jeunes de ces lieux pour créer des spectacles autour du thème du festival. Les restitutions de ces spectacles ont été des occasions de discussions avec le public. C’était assez édifiant et révélateur de ce que nous sommes sur le bon chemin.

Dans une école à Nonsin par exemple, nous avons été surpris de comment les enfants ont assimilé le message et ont pu le rendre à leur camarade à travers un spectacle qui mettait en scène  une situation conflictuelle domaniale dans un village. L’éducation aux arts et à la culture se révèle ainsi comme un moyen pour inculquer les bonnes pratiques et habitudes aux enfants. C’est le but de notre démarche.

Réalisation de fresques par les écoles d’un établissement de Dori en Octobre 2019 ©DR

Cette démarche n’intervient pas trop tard au regard de la situation sécuritaire qui s’est largement dégradée au Burkina Faso ?

Ce sont des démarches que nous avons toujours menées. On les fait voir de plus en plus justement parce que la situation l’impose. Sinon, nous avons toujours associé les enfants, les villages, etc. Je vous ai dit au début que nous sommes nés pour cela.

Mais tout ceci se fait dans un contexte sécuritaire fragile et plusieurs pays placent le Burkina Faso en zone rouge. Cette situation ne constitue-t-elle un frein pour vos actions ?

Nous sommes conscients de la situation sécuritaire mais nous devons jouer notre rôle. Nous devons montrer qu’il existe une alternative. Au niveau du festival, nous avons eu plusieurs partenaires qui se sont désistés. Mais d’autres sont restés et on a eu de nouveaux. On a des partenaires de longues dates qui ont compris la démarche et l’accompagnent. La Métropole de Lyon, la ville de Nanterre, l’Atelier 231, l’Institut français, l’Etoffe des Rêves, la Compagnie du Temps qui Sèche, ACMUR France entre autres. Au niveau local, beaucoup de structures nous encouragent  notamment le Centre de Développement Chorégraphique, l’Ecole de Danse Edit Tassembedo, la Mairie de Ouagadougou

Tout ceci pour dire que malgré la situation, nous avons des personnes qui ont compris notre démarche et qui accompagnent. Ce qui nous encourage à continuer sur cette voie. Et nous allons continuer, car convaincus que nous pouvons contribuer à changer les choses dans le bon sens.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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